Dix mille mètres steeple
Après «Ravel» (2006), voici «Courir», une subtile cadence romanesque alternant «soli, tutti, contrepoints». En compagnie des dieux du stade, Jean Echenoz s'offre une nouvelle chance de briller dans l'art de la fugue. Corina Ciocârlie
Après «Ravel» (2006), voici «Courir», une subtile cadence romanesque alternant «soli, tutti, contrepoints». En compagnie des dieux du stade, Jean Echenoz s'offre une nouvelle chance de briller dans l'art de la fugue.
Corina Ciocârlie
Son nom est Zatopek, Emil Zatopek. Même si Echenoz ne le précise qu'à la page 93 de cette «fiction biographique» dont il a fait sa marque de fabrique, il s'agit bel et bien du grand coureur de fond tchèque, né en Moravie en 1922, mort à Prague en 2000, quadruple champion olympique et détenteur de dix-huit records du monde.
Ce n'est évidemment pas le Guinness Book qui a inspiré le romancier, mais le côté doux-amer du personnage, les quelques épisodes tragicomiques d'une carrière sans cesse heurtée, bousculée, «empêchée» par les soubresauts de l'Histoire.
Car Zatopek – ou plutôt son alter ego, Émile –, avant d'être une idole planétaire, est un jeune homme jeté dans la tourmente du siècle. Son Bildungsroman commence à l'heure où les Allemands entrent en Moravie (1939) et s'achève, symétriquement, au moment où les Soviétiques entrent en Tchécoslovaquie (1968).
Un athlète d'État
Ayant quitté depuis trois ans l'école où sa famille n'a pas les moyens de le maintenir, ce garçon blond aux yeux clairs finit par trouver un emploi d'apprenti chez Bata, le grand fabricant de chaussures du pays. Même s'il n'est guère facile de retrouver son souffle dans l'odeur du caoutchouc et les poussières qui asphyxient, l'entreprise a le mérite de faire participer ses ouvriers à des compétitions de course à pied.
À son corps défendant, Émile s'apprête à devenir «l'homme qui court le plus vite sur Terre en longues distances». Un ovni capable d'enchaîner les cinq mille, les dix mille mètres et le marathon, sans jamais se déparer de son «allure bizarre et fatiguée, montée sur des gestes roidis d'automate».
Les obstacles – idéologiques, pour la plupart – semés sur son parcours ne semblent guère ralentir son tempo. Bien au contraire, avec l'arrivée des communistes au pouvoir, le rythme de la course s'accélère: le tournant stalinien, la dictature, les procès, les condamnations... En quelques mois, le Parti grossit de plus d'un million de nouveaux membres, «dont, il faut bien le dire, Émile».
Splendide ustensile de propagande durant la Guerre froide, l'athlète – toujours vêtu de rouge – est pris en otage par quelque chose qui le dépasse, par un pouvoir qui le porte aux nues, puis le déchoit à sa guise, selon que son aura sert ou non l'idéal stakhanoviste.
Après sa retraite sportive, Émile sera promu colonel de l'armée et fonctionnaire du ministère de la défense. Lors du Printemps de Prague, il prendra position en faveur d'Alexandre Dubcek, ce qui lui vaudra d'être exclu du Parti, contraint à faire son autocritique et envoyé dans une mine d'uranium.
Idole malgré lui
«Comme quoi, vous explique-t-on volontiers, le communisme en marche fait décidément la preuve de sa supériorité: non seulement il produit les plus grands champions, il démasque aussi les plus grands traîtres.»
Rien qu'en s'entraînant, cet homme, surnommé la «Locomotive», aura donc couru trois fois le tour de la Terre. Sans être un Bartleby – qui, pour sa part, aurait simplement préféré ne pas –, il aura connu la gloire sans la chercher, sans même la désirer. En titubant, en transpirant, «s'annonçant profil bas pour finalement rafler tout l'or du monde».
L'art de Jean Echenoz tient dans une orchestration savante de la trajectoire du protagoniste, qu'il traite de manière syncopée, tout comme l'athlète gère ses courses, brisant le rythme, étirant certains moments, faisant l'ellipse d'autres, rallongeant ou condensant les plans séquences. Il en résulte un double tour de force, sportif et narratif: un improbable dix mille – ou vingt mille – mètres steeple, commenté en différé par les officiers nazis et les apparatchiks communistes, tous pareillement éblouis par ce champion malgré lui, qui prétendait ne pas avoir assez de talent pour courir et sourire en même temps...
Jean Echenoz. «Courir». Éditions de Minuit, 2008. 144 p., 13,50 euros.
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