De main de maître
Nus, madones, jeunes filles ou femmes pensives: chaque personnage féminin se résume à une image, «pas plus qu'une image et pas moins non plus»
En plein cœur de l'été, Arthur Bernard convie ses lecteurs à un voyage insolite sur la ligne 4 du métro parisien. «Le Désespoir du peintre»*, un périple romanesque dont chaque station est une œuvre d'art. / CORINA CIOCÂRLIE
Le roman, constitué de dix chapitres, chacun précédé de la reproduction d'une toile de maître (Piero della Francesca, Frantisek Kupka, Alexej Von Jawlensky, Hans Baldung Grien…), se décline à travers quatre voix (Gaby, Forget, Ratzinger et Marie) discordantes et pourtant prêtes à enchaîner des variations sur les mêmes thèmes, chers à Arthur Bernard: les femmes, le désir, le hasard, la mort.
Le fonctionnement du quatuor, structuré sur le principe des vases communicants, encourage les «délocalisations» romanesques permettant notamment à la Vierge de l'enfantement de Piero della Francesca de quitter le village de Monterchi pour se faufiler, profitant d'une de ces heures creuses de début d'après-midi, sur le quai de la station Etienne-Marcel: «On était à Paris dans le métro, sur la ligne 4, et elle me faisait penser à la Méditerranée, une forme de lyrisme géographique, d'une autre nature, au lyrisme je suis enclin trop souvent.»
JUSTE UNE IMAGE
Ce roman protéiforme est placé sous le signe de Francis Picabia et de son Unique eunuque dont est tiré l'exergue: «Tous les tableaux sont morts et continuent de vivre.» Nus descendant l'escalier (Gerhard Richter), Madeleines en extase (Abraham Bloemaert), jeunes filles interrompues à leur musique (Johannes Vermeer) ou femmes fouillant dans leur placard (Félix Vallotton): chaque personnage féminin se résume à une image, «pas plus qu'une image et pas moins non plus».
Une image qui s'incarne et s'anime au fil des pages, pour la grande joie de ceux qui l'observent en catimini, notamment le raffiné Gabriel Lavoipierre, «qu'on appelle plus naturellement Gaby tout court» et qui n'est autre que l'alter ego du romancier, depuis On n'est pas d'ici (2000), L'Oubli de la natation (2004) et La Guerre avec ma mère (2005). Sa spécialité à lui, ce sont les madones italiennes du métro parisien – c'est pourquoi on le retrouve toujours amarré d'une main à la barre nickelée et de l'autre tenant son journal sportif roulé telle une lunette d'approche prête à l'usage pour scruter ce qui le fascine: «La 4, la Nord-Sud en fait, comme le reste, c'est un monde, un tout petit monde, une basse-cour, un jardinet.»
Autre voy(ag)eur, autres (p)références, Matthieu Forget, un homme à femmes qui collectionne également des cartes postales ramenées de ses périples aux quatre coins de l'Europe. Le voici seul dans son deux-pièces de la rue Jean-Beaussire, le nez sur la reproduction d'un tableau hollandais représentant une femme vêtue de bleu ciel en train de lire une lettre:
«J'ai toujours aimé la peinture et admiré les peintres, leur désespoir quand la réalité résiste à leur entreprise, le désespoir du peintre c'est également une fleur, une saxifrage, rouge, rose, verte ou encore blanche. Fleurir c'est périr, ce que dit la fleur au peintre qui s'évertue à éterniser sa vie fragile. Ce goût, je le tiens, je crois, de l'enfance et de mon pépé, peintre du dimanche il était.»
BEAUTÉ VO(I)LÉE
Amarrés ensemble à ce rectangle de papier qui constitue le punctum de la fameuse Femme lisant une lettre exposée au Rijksmuseum d'Amsterdam, le peintre (Vermeer), le romancier (Arthur Bernard) et son double (Forget) participent au même tour de magie consistant à faire apparaître, au détour d'une page, «quelqu'un qu'on ne voit pas et dont on ne sait rien».
L'art du roman se résume donc à une tentative, ô combien hasardeuse! de vol par effraction: tout en multipliant les quiproquos et les chassés-croisés, le narrateur lève le coin du voile pour permettre au lecteur de glisser dans la peau de ce Hollandais fantôme qui, depuis des siècles, immobilise son amoureuse en train de lire ce que nous ne sommes pas conviés à partager…
«Le Désespoir du peintre». Champ Vallon, 2009, 256 p.
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