Autiste monde
Deux huis clos solubles dans l'humanité, celui de Su-Mei Tse et celui d'Yves Netzhammer, deux «drôles d'oiseaux» qui ne craignent ni l'humour ni son eau froide, la douleur.
Marie-anne Lorgé
Su-Mei Tse (artiste sino-luxembourgeoise née en 1973) et Yves Netzhammer (artiste suisse né en 1970), réunis pour la première fois, sont faits pour s'entendre, l'art du contrepoint dans leur bagage: il est question de son, de superposition poétique du son et de l'image, laquelle image, à fonds multiples, parle de notre autiste monde sans l'accuser.
Dans leurs travaux, installations, dessins et vidéos, tout germe dans un espace clos, souvent blanc, un bocal de projection mentale, un «white cube» intime mais perméable à l'universel, là où se joue notre condition humaine, aussi absurde qu'aliénée. La situation est désespérée mais Su-Mei et Yves ne sont jamais graves.
Su-Mei Tse expose deux pièces anciennes, White Noise – un vinyle (disque noir) et de minuscules billes blanches, autant de grains de poussière matérialisés et grossis, pour dire la genèse du son, le bruit d'avant commencement: entend-on un flocon quand il tombe? – et Open Score, une vidéo où l'artiste se met en scène jouant du squash… sauf qu'il n'y a pas de balle, ou que le son précède la perception de la balle, ou encore que le son anticipant la trajectoire de la balle est visualisé par des lignes colorées, orange en l'occurrence.
Dans Open score, l'artiste, solitaire, parfois gommée, abstraite dans le gros plan orangé du chemisier, répète inlassablement son geste, la frappe, le mouvement, un effort, un combat d'abord contre elle-même. Dans la nouvelle pièce, petit dessin (faussement muet) intitulé Schmerzhafte ZwischenTöne, dans son plan carré blanc, sur les lignes d'une portée, des éclaboussures noires sont disposées comme des notes, une harmonie de sang d'encre… parce que la création est douleur et que l'artiste l'affronte seul(e).
Si Su-Mei joue à la balle, Yves Netzhammer prend également la raquette dans sa vidéo. Ailleurs, il tricote des néons – une analogie avec la balançoire lumineuse de Su-Mei. Là, dans un énième espace blanc, il installe une paire de chaussures blanches reliées par un aérien jeu de lacets noirs – même duel du clair et de l'obscur que chez Su-Mei – comme si de l'homme il ne restait qu'un spectre, comme si l'homme avait perdu jusqu'à son ombre à force de velléité, de contrainte jamais dépassée, d'aliénation toujours subie.
Parabolique
Dans sa pièce maîtresse, la vidéo Adressen unmöglicher Orte de 22 minutes, un bijou de technicité, Yves met en scène une poupée de bois articulée – cet ersatz de Pinocchio est aussi, à la fois, le double de l'artiste et le moule anonyme de tout autre, la figure stylisée de l'humain; la «marionnette», parfaitement glabre, traverse le passé (pas si simple) mais surtout le présent (pas toujours rapproché) – ce faisant, il enjambe des symboles bibliques et des références à l'histoire de l'art – pour, au final, composer une parabole du monde comme il ne va pas bien. Sonore, rythmée en séquences, chacune annonçant l'autre par association de forme ou de couleur – un gâteau devient visage, le rouge d'une balle de ping-pong se transforme en flaque sanglante par exemple –, la parabole n'épargne aucun traumatisme de la communauté des hommes. Violente au naturel, par accident ou par folie. Coupable et victime. Ci et là, Netzhamer pastiche d'emblématiques images d'actualité (récente ou non). C'est fort, c'est à la fois une fiction et un inouï détournement de la cruauté qui nous signifie. Ce peut être insupportable. Toutefois le travail de Netzhammer n'a rien de documentaire, c'est une histoire qui nous ressemble et nous concerne mais infusée par la poésie et l'humour, ces deux mamelles d'un art qui n'empêche rien mais sauve de tout.
beaumontpublic Luxembourg (21av. Gaston Diderich): «New sense of order», Su-Mei Tse et Yves Netzhammer, jusqu'au 25 septembre (galerie fermée en août), tél.: 46.23.43 et www.beaumontpublic.com
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