Allo, maman, bobo…
James Lasdun: «– Tu es du genre Américain bien tranquille toi, hein? – Pardon? Oh… Pas vraiment, seulement du genre Américain fatigué» (Photo: Laurent Bonzon)
James Lasdun, chronique d'un naufrage annoncé
Des vies sans histoires, ou presque. Angoissés, craignant d'avoir raté leur mariage et leur plan de carrière, les personnages de James Lasdun se trouvent à un moment crucial de leur existence bon chic bon genre, là où «ça commence à faire (affreusement) mal».
CORINA CIOCÂRLIE
Aux deux romans déjà parus en français chez Gallimard, L'Homme licorne (2004) et Sept mensonges (2007), s'ajoute désormais ce savoureux recueil de quinze nouvelles débusquant dans le quotidien de la classe moyenne anglaise ou américaine les signes prémonitoires d'un naufrage annoncé.
UN HÉRITAGE INESPÉRÉ
Le recueil s'ouvre sur le spectacle tragicomique d'Un homme inquiet, flanqué par son épouse et sa fille, leurs deux voitures et leur maison de briques à Aurelia. Cela se passe juste après les attaques du 11 septembre 2001, au moment où les marchés financiers rouvrent, encore sous le choc. Alors que le Dow Jones tangue, Élise et Joseph Nagel profitent d'un héritage inespéré pour se lancer en Bourse, tout en oscillant entre l'appât du gain et la peur coupable d'être punis des dieux pour leur tentative, ô combien humaine, de tirer profit du désastre. Plutôt que de se détendre dans la villa louée pour des vacances en famille, le brave marchand d'œuvres d'art ne pense plus qu'à ses actions et le moindre incident lui devient prétexte à contrariété. Jusqu'à la disparition de sa fille, pour laquelle, saisi d'effroi et de remords, il compte bien s'infliger une punition sur mesure: «Des pensées enfantines lui vinrent: le pardon, le sacrifice. Tiens, cette horloge Chrystal Regulator d'une grande valeur, qu'il avait achetée bien au-dessous de son prix à Ashville en début d'année… Eh bien, si leur fille était à la maison à leur retour, il s'en déferait. Il la détruirait, l'horloge, il la réduirait en pièces dans son arrière-boutique.»
Inutile de préciser que, sitôt la frayeur apaisée, toutes les bonnes résolutions seront chassées comme les nuages par le vent. Enchaînés par d'invisibles fils à «quelque vaste psyché collective grouillante» qui ne connaît jamais de repos, les Nagel n'arrivent pas à tirer profit de ce premier avertissement sans frais. Face au danger imminent, ils font ce qu'ils peuvent, c'est-à-dire pas grand-chose. Ils cultivent leurs illusions, leurs lâchetés, leurs amnésies, en gommant adroitement ce qui coince et qui grince. James Lasdun, pas dupe pour un sou, finit toujours par débusquer la fêlure, le cratère, le grain de sable prêt à gripper une machine – conjugale et romanesque – pourtant bien rodée.
ENTREPRISE DE DÉMOLITION
Une histoire bourgeoise retrace au scalpel les retrouvailles de deux anciens camarades d'université, quinze ans après. On se croirait devant une de ces fameuses installations au formaldéhyde signées Damien Hirst: This Little Piggy went to Market, This Little Piggy Stayed Home. Un petit cochon, devenu avocat, s'est acheté une jolie maison dans un quartier chic de Londres. L'autre petit cochon, militant d'un petit parti révolutionnaire, a troqué les bancs de la faculté pour un emploi de manœuvre dans une entreprise de démolition à Leeds. Désormais, il vit dans une miteuse chambre de bonne en travaillant à l'hypothétique relance d'un magazine politique. «Comme quelqu'un qui aurait misé toute sa fortune sur le mauvais cheval», commente sèchement son ami, le nouveau riche, avant de ruminer sa propre incapacité à saisir la vie à bras-le-corps: «Parce que, d'après ce que je peux observer, nous sommes déjà épuisés par notre petite prise de conscience, et ce que nous désirons, c'est nous rendormir.»
Les situations grotesques ou pathétiques auxquelles les personnages de Lasdun sont confrontés les maintiennent pendant un long moment à la lisière de la rupture, là où ils peuvent encore tâcher de recomposer – en pure perte – leurs arrangements raisonnables avec le destin. Un beau jour, un brusque «lâcher-prise» leur fera perdre «la substance mystérieuse qui rendait la vie tolérable». Cela commencera par une répugnance inexplicable à déboucher une bouteille de champagne (Le Vieil Homme) et se terminera par un double avortement (Cranley Meadows) ou par un vrai-faux suicide (Oh, mort!) – mais qu'importe, puisque, dans ce merveilleux entre-deux qui est le temps du récit, il se seront tous offert le luxe d'une petite sieste revigorante en pleine canicule…
À lire: James Lasdun, «Ça commence à faire mal», nouvelles traduites de l'anglais (États-Unis) par Pierre Charras, Éditions Jacqueline Chambon, 2010, 288 p., 21,80 euros.
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