Un léger pas de côté
Olivier Adam: «L'eau bouillonnait en contrebas, dans le fracas des galets entrechoqués, brassés par les vagues. Je me tenais tout au bord. Un pas de plus et c'était le vide. Un pas de plus et puis rien, j'étais le vide» Photo: L. Bonzon)
Rentrée littéraire (1): Olivier Adam aux Éditions de l'Olivier
La rentrée 2010, c'est du sérieux: 701 nouveautés, dont 497 romans français – un record absolu. Parmi les sorties les plus attendues de ce mois d'août, «Le Cœur régulier», une saison japonaise d'Olivier Adam.
CORINA CIOCÂRLIE
En principe, on connaît la chanson. Sarah cherche Nathan désespérément. Mère de deux adolescents ravissants, dotée d'un mari irréprochable, d'une maison cossue en banlieue parisienne et d'un poste à responsabilités dans l'industrie du textile, cette quadragénaire bien sous tous rapports largue les amarres en apprenant la mort tragique de son frère tant aimé.
Et comme Olivier Adam a séjourné récemment quelques mois à la Villa Kujoyama, au Japon, le décor est tout trouvé. Au revoir Paris, à vous Kyoto! Fini la «mascarade grotesque» des tâches professionnelles, sociales, amoureuses, domestiques, accumulées pour se donner une contenance, une consistance, un semblant d'équilibre. Bonjour les rizières et les tatamis, les grands bouddhas dorés et les étangs couverts de nénuphars…
LA VIE SANS NATHAN
On connaît la chanson, mais il faut reconnaître à l'auteur du Cœur régulier le don de mettre des mots rugueux, écorchés, décalés, sur les thèmes narratifs les plus éculés: «Vu de près, pris dans le cours ordinaire, on ne voit rien de sa propre vie. Pour la saisir il faut s'en extraire, exécuter un léger pas de côté. La plupart des gens ne le font jamais et ils n'ont pas tort. Personne n'a envie d'entrevoir l'avancée des glaces. Personne n'a envie de se retrouver suspendu dans le vide.»
Personne sauf, peut-être, ces quelques dizaines de désespérés qui – à l'instar de Nathan, le frère mal aimé, insupportable et attachant, alcoolique, maniaco-dépressif, suicidaire – hantent les falaises du Japon et les romans d'Olivier Adam.
À leurs trousses, la narratrice, le lecteur en quête de frissons, mais aussi un certain Natsume Dombori, ancien policier qui s'emploie désormais à dissuader ceux qui veulent se jeter dans le vide. Sa motivation à lui est d'une réjouissante simplicité: «J'ai passé des années à arriver trop tard. Juste assez tôt pour ramasser les corps, les identifier, prévenir les familles. J'essaie de ne plus arriver trop tard. C'est tout.»
Pour Sarah, l'entreprise s'avère plus hasardeuse. Errant parmi les arbres à kakis pour essayer de comprendre le pourquoi de cette voiture lâchée à toute vitesse contre un platane, elle refait à rebours le périple japonais de Nathan.
Au passage – puisqu'il lui faudra toucher le fond avant de remonter à la lumière –, elle solde leur vie à l'occidentale, coupante et acide: l'hypocrisie de la famille, la violence qui suinte en dépit des tonnes de non-dits, la peur de ne pas ressembler aux autres, la peur de leur ressembler un jour.
DO NOT DO THAT
«Je me tenais tout au bord. Un pas de plus et c'était le vide.» Dans Le Cœur régulier, c'est donc une femme qui dit «je», mais l'alter ego du romancier est bel et bien Natsume, cet ancien flic du district parcourant la lande en trajectoires brisées, longeant les précipices, cheminant de pointe en pointe. Son art, des plus discrets, consiste à suivre les candidats au suicide comme une ombre flottante, pour leur susurrer à l'oreille, le moment venu, ce qu'ils ont toujours rêvé d'entendre: «Do not do that.»
Depuis Je vais bien, ne t'en fais pas (2000), Olivier Adam peaufine son autoportrait en «vigie inlassable et inquiète», sillonnant le monde jusqu'à ses finistères, au sommet des falaises balayées par des vents contraires. Si ses histoires font mouche, invariablement (Passer l'hiver, prix Goncourt de la nouvelle, 2004; À l'abri de rien, prix France Télévisions 2007; Des vents contraires, prix RTL/Lire 2009), c'est parce qu'on ne se lasse pas d'observer «ces gens fissurés que la vie fauchait, ces gens comme vous et moi que la société poussait à bout», mais aussi, et surtout, parce qu'on aime cette manière abrupte de les arracher à leurs faiblesses pour leur permettre de déclamer in extremis, face à l'abîme, leur plus belle réplique: «J'ai reculé d'un pas, comme on s'arrache au pire, au plus noir de soi.»
À lire: Olivier Adam, «Le Cœur régulier», Éditions de l'Olivier, 2010, 240 p., 18 euros.
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