L'amour est sans solution
C'est ce qu'on appelle un auteur précieux. Six ans après «L'Homme-sœur», Patrick Lapeyre signe, avec «La Vie est brève et le désir sans fin», un magnifique livre, alliant humour et subtilité, sur la catastrophe amoureuse.
CORINA CIOCÂRLIE
Patrick Lapeyre: «Malgré la distance qui les sépare, on a l'impression permanente que Murphy et Blériot se déplacent de part et d'autre d'une paroi très fine, aussi transparente qu'une cloison en papier, chacun connaissant l'existence de l'autre, y pensant forcément, mais sans pouvoir lui donner un nom ou un visage...»
Prix du Livre Inter en 2004, L'Homme-sœur racontait déjà l'histoire d'un amour doublement impossible, amour incestueux, amour à distance – celui de Cooper pour sa sœur Louise, partie vivre en Amérique.
Six ans plus tard, on prend les mêmes, où presque, et on recommence. Cette fois-ci, ils sont deux à se dire que La Vie est brève et le désir sans fin, deux hommes qui ne se connaissent pas et que tout sépare, sauf l'amour insensé qu'ils portent à la même femme.
L'AMANTE ANGLAISE
Louis Blériot, traducteur free-lance à Paris, et Murphy Blomdale, trader à Londres. L'un marié, l'autre pas, mais qu'importe, puisqu'ils s'acheminent tous les deux vers le même naufrage, savamment orchestré par la belle Nora Neville, une comédienne en herbe qui se prend pour Nina Zaretchnaïa, la Mouette de Tchekhov.
Bien entendu, ce n'est pas un hasard si Blériot écoute sans cesse des airs de Massenet, car le roman de Patrick Lapeyre n'est pas seulement une relecture originale de Jules et Jim, mais aussi un remake contemporain de Manon Lescaut. Nora hésite, papillonne, s'en va et puis revient, rappelant au lecteur amusé qu'il y a comme ça, dans la littérature, «des filles qui disparaissent pour avoir un jour le plaisir de revenir». Deux années d'absence par-ci, quatre mois de séparation par-là, qui restent pliés dans leur emballage, posés devant Louis et Murphy comme autant de colis piégés.
Pétulante, déjantée, un peu vénale peut-être – car, Manon oblige, il est beaucoup question d'argent dans cette histoire d'amour –, la jeune femme fascine, justement, parce qu'elle «a choisi de ne pas choisir et de tout garder». Sachant bien que, par définition, on ne peut pas acheter ce qui n'est pas monnayable, les deux hommes ne cessent pourtant de tirer de leurs poches des liasses de billets qu'ils déploient sur le lit à la façon d'une donne de poker.
On l'aura compris, La Vie est brève et le désir sans fin est une histoire désespérément drôle, et drôlement désespérée. L'histoire de deux hommes, un ténor parisien et un baryton londonien, qui interprètent en canon le même récitatif: «Tout ce qu'on peut attendre, il l'aura attendu, tout ce qu'on peut perdre, il l'aura perdu».
Véritable athlète de l'attente, Blériot regarde le lit vide avec la forme du corps de Nora dessinée au creux des draps «comme s'il prenait une empreinte de sa disparition». Multirécidiviste de l'abandon lui aussi, Murphy se sent physiquement vieillir sur son canapé, «sans doute parce que son immobilité aiguise de manière anormale sa perception du flux temporel». Virginia Woolf apprécierait.
ARS LONGA, VITA BREVIS
La vie est brève, mais l'art prend son temps, même si au fil de ces cinquante courts chapitres, bien rythmés, tout semble aller de plus en plus vite. À côté du récit haletant, précipité, il y a toujours chez Patrick Lapeyre des séquences lentes, étirées par les perceptions latérales qui s'impriment sur la rétine des personnages. Sur l'autoroute engorgée, Blériot voit défiler des publicités de hamburgers et sur le visage triste de son père, «quelque chose d'aussi fugitif et d'aussi indécidable que le sourire de la Joconde». Sous les coups de butoir de la réalité, ce rêveur impénitent active son «DPM» (lisez dispositif de protection mentale) qui lui permet de bloquer sa respiration en fixant, par exemple, les miettes éparpillées sur la table, «pendant que son esprit vitrifié réfléchit les ombres et les lumières de l'après-midi».
En proie à une permanente sensation de distorsion temporelle – induite par le décalage horaire entre Londres et Paris –, les protagonistes de ce chassé-croisé ont le sentiment qu'il est déjà tard dans la journée, ou dans leur vie sentimentale, alors que les aiguilles de la montre semblent indiquer le contraire. Ellipses et éclipses, effets de dissociation et de télescopage permettent à Nora d'arriver à un rendez-vous «avec deux ans de retard, à cinq heures précises».
De Belleville à Islington, la durée amoureuse se résume ainsi à une pure illusion de perspective. Blériot, qui est un arrière-petit-cousin de l'aviateur, en profitera finalement pour traverser la Manche, dans le vain espoir d'en finir avec sa crise «post separationem», et cela même s'il sait que ce n'est la faute à personne, puisque l'amour «est sans solution»...
À lire:
Patrick Lapeyre. «La Vie est brève et le désir sans fin». P.O.L, 2010.
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