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Dire les mots

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Dans «Elle ne pleure pas, elle chante», le réalisateur Philippe de Pierpont a fait le choix de traiter du viol incestueux à travers ses conséquences sur la victime, Laura en l'occurrence, incarnée par Erika Sainte

Coproduit au Luxembourg par Tarantula, «Elle ne pleure pas, elle chante» raconte l'histoire d'une jeune femme confrontée à son père qui l'a violée quand elle était enfant.



Viviane Thill

 
Le film commence par un homme brutalement happé par une camionnette. À partir de là, le réalisateur belge Philippe de Pierpont nous entraîne dans une chambre d'hôpital que ne quittera plus l'homme désormais plongé dans le coma. À côté de lui Laura, sa fille. Plutôt que de pleurer un père qui va peut-être mourir, elle constate qu'elle a, pour la première fois de sa vie, son mot à dire. On comprend rapidement qu'enfant, elle a été régulièrement violée par ce père désormais à la merci de Laura comme elle l'était autrefois face à lui, quand il soulevait la couverture et qu'elle tremblait de froid et de peur. «Je vais parler et tu vas m'écouter. Quand j'aurai fini, tu pourras crever» lui annonce-t-elle. Mais parler à son père, lui dire tout haut les mots qui n'ont jamais été prononcés, ne suffira pas.

Tout en retenue

Le film montre Laura inapte à fonctionner normalement, séparée de sa famille, épuisant ses petits amis successifs par son incapacité à établir une relation amoureuse. Elle vit sa vie comme entre parenthèses, dans un appartement rempli de cartons jamais déballés. Après avoir prononcé le mot devant son père et devant elle-même, il faudra encore qu'elle dise le viol à sa mère et à son frère qu'enfin quelqu'un l'écoute et surtout la croie.
Le réalisateur a fait le choix de traiter du viol incestueux à travers ses conséquences sur la victime. En le réduisant à un corps inerte couché sur un lit d'hôpital, il laisse chaque spectateur face à ses sentiments envers le coupable et redonne en même temps à la victime le pouvoir que le violeur lui avait ôté: celui de se concevoir en tant que personnalité à part entière.
Le film démonte habilement le principe même de l'inceste qui consiste pour le parent à détourner l'amour de son enfant vers quelque chose de mal dont l'enfant se sentira coupable à sa place. Il montre la complicité passive de la mère qui refuse d'entendre sa fille et l'aveuglement du frère qui dit ne s'être jamais douté de rien. Tout cela, Philippe de Pierpont le met en scène avec beaucoup de doigté et de sensibilité, aidé par la performance de son actrice principale Erika Sainte et la finesse des acteurs secondaires dont Jules Werner dans le rôle du frère ignorant.
On sent que tous les détails de la mise en scène, des cadrages aux costumes, ont été soigneusement réfléchis, les émotions dosés précisément, et tout pathos évité avec succès. Mais on devine aussi que le récit – tiré d'un roman d'Amélie Sarn – traite en premier lieu du pouvoir des mots, ces mots de l'amour que le père a détournés pour soumettre sa fille à ses désirs et que la fille retourne maintenant contre lui.
Au cinéma, du moins celui qu'on dit classique, il faut en revanche faire interagir des personnages, et c'est peut-être là que se situe la faiblesse du film, qui, à force de retenue, en devient presque abstrait et froid par moments. 

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Magique, touchant, grave

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