Diagnostic de crise
C'est devant un parterre attentif de personnalités que le prix Nobel d'économie, le Pr Paul Krugman, a rappelé qu'un degré si élevé d'inégalités n'avait plus été observé depuis les années précédant la crise de 1929
Convié par le Luxembourg Income Study, le prix Nobel a tenté de démêler les liens entre les inégalités croissantes et la crise.
Sébastien Meinbach
C'est un invité de marque qui était accueilli au Grand-Duché le 28 juin. Économiste américain de renom, enseignant à l'université de Princeton (New Jersey) et lauréat du prix Nobel d'économie 2008 – obtenu pour sa contribution aux théories du nouveau commerce international et notamment l'impact des économies d'échelle –, le Pr Paul Krugman était invité à s'exprimer lors de l'ouverture d'une conférence internationale sur le thème «inégalités et classes moyennes», organisée par le Luxembourg Income Study, du 28 au 30 juin.
Celui qui est presque plus connu pour son rôle d'éditorialiste du New York Times, critique féroce du néo-conservatisme de l'ère Bush, en aura ainsi plus particulièrement profité pour revenir sur les liens entre un taux d'inégalités élevé et la probabilité de crise économique.
Des causes qui, si elles sont relativement difficiles à établir selon lui, auront tout de même permis à l'économiste de se livrer à un exercice de spéculation. Avec un premier constat: les inégalités aux États-Unis atteignent un niveau record.
«Nous sommes revenus à un niveau qui n'avait plus été vu depuis les années 1920, observe-t-il, ce qui a remis en cause la certitude que la croissance mènerait à une réduction des inégalités.»
Origine politique
Un degré élevé qui, avait-il déjà rappelé il y a quelques années, avait précédé une autre crise, celle de 1929. Et la question qui en découle est celle-ci: pourquoi le retour à un tel niveau se confond-t-il à nouveau avec une grande crise? Outre l'hypothèse de la coïncidence, le prix Nobel en aura étayé deux autres, la causalité indirecte et la causalité directe.
Dans le premier cas, qui semble recueillir ses faveurs, le PrKrugman met en avant le virage sévère à droite des années 1980, surtout aux États-Unis et au Royaume-Uni, qui a mené à une forte dérégulation, favorisant l'accroissement des inégalités. La forte polarisation de la politique serait ainsi, dans certaines dimensions, un facteur d'inégalités, de par les réductions fiscales sur les entreprises et les hauts revenus, une politique de dépenses très limitées...
Tout comme la dérégulation qui l'entoure, ayant poussé à une expansion du monde financier et une explosion de ses revenus. Et donc préparé la crise. «La dérégulation a entraîné des gains plus importants, mais aussi la forte instabilité d'un système financier offrant moins de garanties et de protection», juge-t-il. Quant à la causalité directe, l'économiste met en avant la théorie de la surconsommation de Robert Frank.
En bref, celle-ci suppose que si les riches dépensent plus car ils disposent de plus d'argent, leurs dépenses mènent les autres, dont les classes moyennes, à essayer de s'aligner. La consommation continuerait donc de monter alors que le revenu réel augmente très lentement, d'une part parce que les gens travaillent plus, mais surtout «parce qu'ils économisent moins et empruntent davantage». Et ainsi s'endettent.
«Il semble bien que des éléments soutiennent que les inégalités croissantes entraînent encore plus de pauvreté des classes moyennes», ajoute le prix Nobel. La dette pouvant se révéler un facteur important de la fragilité du système. Mais de rester prudent. Car si, selon lui, les inégalités peuvent être à l'origine de crises économiques, c'est avant tout le politique qui porte la principale responsabilité.
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