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«Nous sommes dégoûtés»

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Le 20 avril explosait la plate-forme pétrolière Deepwater Horizon de la firme BP à quelque 75 km des côtes de la Louisiane, aux États-Unis.

Onze ouvriers sur les 126 présents ont péri et des millions de litres de pétrole se sont depuis déversés dans le Golfe du Mexique. Julia et Enis White habitent non loin dans un petit village appelé Bourg*... Enis est opérateur sur une plate-forme voisine. «On a vu le feu...»


Propos recueillis par David Broman

Enis White n'y va pas par quatre chemins: «Ce n'était pas accidentel mais bien la conséquence de graves négligences.» Et d'accuser: «J'ai un voisin, travaillant aussi sur les forages offshore, qui a réussi à mettre la main sur des enregistrements de mesures de pression prises sur le Deepwater Horizon pendant les deux dernières heures avant l'explosion. Il a pu constater sept brusques "sauts" de valeurs sortant du graphe. Un seul de ces sauts aurait dû provoquer l'évacuation immédiate du personnel.» Onze morts, donc, par négligence. «Les preuves sont là.»
Le Deepwater Horizon n'était pas une plate-forme de production mais bien de préparation de puits. «Ce que BP a fait était tout simplement irresponsable. Alors qu'ils avaient bel et bien détecté une grave défaillance, conséquence d'une fuite d'huile, dans le mécanisme de prévention de retour et d'accumulation des gaz – appelé blow-out preventer (BOP) – ils ont décidé de hâter inconsidérément les travaux sans ce dispositif de sécurité pourtant indispensable, poussant les variations de pression et causant l'explosion. Des travailleurs avaient même trouvé, bien avant l'accident, des morceaux du BOP défectueux; découverte royalement ignorée par le coordinateur des travaux.»
Et de constater, dépité: «Voici ce qui se passe lorsqu'on ne pense qu'à économiser du temps, donc de l'argent. Voici ce qui se passe quand on donne la priorité à Wall Street plutôt qu'à la sécurité. Il est scandaleux que BP utilise de tels procédés pour une activité aussi dangereuse.»
Dans le milieu, BP a-t-elle mauvaise réputation? «On connaissait bien ses négligences dans la conduite de ses raffineries, mais on était loin de penser que la firme faisait des économies dangereuses avec ses plate-formes...»
N'y a-t-il pas des règles strictes à respecter et des systèmes d'inspection pour les implémenter? L'État ne dispose-t-il pas d'une administration adéquate? Enis White ne parle pas de dérégulation mais évoque plutôt un «système cassé»: «Il y a un service d'inspection, le Minerals Management Service, dépendant du département de l'Intérieur. Les inspecteurs de ce service peuvent dresser de coûteux procès verbaux. Par ailleurs il y a un service de mesure de la production permettant à l'État fédéral de retirer 16% du profit des entreprises pétrolières. L'État et les dites entreprises sont donc partenaires et ont tendance à arrondir les angles. Ajoutez à cela que tout ce beau monde travaille ensemble, mange ensemble, va aux matchs de base-ball et de football ensemble... les inspecteurs finissent par faire confiance aux employés des entreprises... S'il y avait eu des inspecteurs indépendants sur le Deepwater Horizon, l'accident n'aurait probablement pas eu lieu non plus...»
Entre-temps, la pollution s'étend... «C'est un cauchemar environnemental – le public n'a pas conscience du degré de gravité de cette catastrophe – à mon avis la plus grave au monde. Le Golfe est plein de pétrole. Des images montrent des animaux morts jonchant le fond, des marsouins, des dauphins et des poissons de toutes espèces. Le pétrole en entrant dans le Gulf Stream polluera jusqu'à la Manche et les côtes anglaises.»

Calculs politiques

Mis en cause, les fameux «dispersants»: «Très rapidement BP a tout fait pour systématiquement cacher ce qui était visible, notamment en utilisant des dispersants qui font précipiter le pétrole – qui, s'accumulant sous l'eau, y est devenu une véritable de bombe à retardement. Ce que nous craignons ici c'est qu'un ouragan, ou ne fût-ce qu'une tempête, ne fasse remonter tout ça – nous risquons dans ce cas de voir du pétrole dans nos rues et nos maisons inondées...» Pollution dépassant le stricte cadre du pétrole: «Il y a aussi les gaz avec leur toxicité libérée dans l'eau. Rien ne survivra...»
Et le moratoire? «Obama n'est pas apprécié ici en Louisiane. Ses interventions ont été surtout perçues comme des calculs politiques. Et il est clair pour nous qu'un moratoire n'est pas la bonne réponse. S'il est vrai qu'il faudra un jour se passer du pétrole, ce jour n'est pas encore arrivé. Mettre subitement fin au pétrole est une lubie que les environnementalistes californiens veulent nous imposer. Mais il faut rester réaliste. La solution c'est mettre en œuvre plus de rigueur dans la réglementation, avec des contrôles vraiment indépendants – ce qui est en train de se faire sous la forme d'une nouvelle loi.»
Qu'en pensent les travailleurs de l'industrie? «La sécurité et l'environnement sont et ont toujours été notre première préoccupation dans notre travail. Nous sommes dégoûtés par le comportement scandaleux des dirigeants de BP. Ils nous ont causé beaucoup de tort et d'embarras. Mais on ne lit pas ça dans les journaux. Cela me rend furieux. Alors que la technologie permettrait de forer proprement et en toute sécurité, voici qu'une entreprise, parce qu'elle décide de placer le profit avant la vie et l'environnement, détruit tout, jusqu'à y compris la réputation et la mentalité des travailleurs de l'industrie. J'aimerais aller dire cela en face au directeur de BP.»
Espoir tout de même? «Toute la vie dans la région s'articulait autour de la pêche et des plages. Il n'y a plus de pêche possible et les plages sont détruites. La vie ici a donc complètement changé. Nous sommes obligés de changer nos habitudes alimentaires et de loisirs. On en a pour cinq à dix ans, voire plus... J'ai pourtant espoir que nous survivrons et j'espère que cet accident, de par son extrême gravité, servira de leçon pour le monde entier, pour que l'on comprenne qu'il faut toujours donner priorité à la vie.»

www.juliawcajunctry.com 

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