La dictature des non-fumeurs
Imaginez que la fumée de cigarette vous dérange...
Opinion inspirée de l'excellent édito de Bertrand Slézak, «La dictature des non-fumeurs», paru dans Le Quotidien du 7 juillet 2010*.
David Broman
Imaginez que vous êtes invité chez un ami, qui se met subitement à vous vaporiser les vêtements d'un parfum qui non seulement vous dégoûte, mais s'y accroche au point que vous êtes obligé de les passer directement au lave-linge. Vous vous renseignez sur ce parfum nauséabond que votre ami vous a imposé, et vous apprenez qu'il est de surcroît mauvais pour la santé. Imaginez qu'à l'invitation suivante vous conditionnez votre visite chez cet ami au fait qu'il ne vous vaporise plus de ce parfum dégueu. Sur quoi, il vous accuse de «dictature anti-parfum» et d'intolérance intolérable... «Je croyais qu'on était amis...»
Imaginez que ce parfum devienne le truc tendance et qu'un matin de beau temps vous prenez place sur un banc du parc pour profiter de la douce quiétude ambiante. Voici qu'une personne arrive, s'assoit à côté de vous, sort un flacon de ce parfum et se met subitement à vous en vaporiser directement dans les narines. Comme cela vous incommode et que vous êtes non-violent de nature, au lieu de lui envoyer votre poing dans la g..., vous lui en faites le reproche... Et la personne de vous rappeler vertement qu'on est dans un pays libre ici et que si cela vous dérange vous n'avez qu'à changer de banc. Vous changez de banc, mais une autre personne arrive et vous refait le même coup. Vous faites la même remarque en vain, alors vous vous en allez, non sans entendre les deux personnes se plaindre de la dictature des anti-parfum, non mais des fois.
Vous allez à la terrasse d'un café où vous commandez une tisane, rebelote, un client vient vous asperger les narines de ce parfum toxique et nauséabond. Vous lui demandez (pas poliment) d'arrêter... «Vous n'avez qu'à aller à l'intérieur terminer votre tisane, monsieur le dictateur! Foutez-nous la paix, vous autres anti-parfum!» Vous vous rendez à la gare, et là en attendant le train, re-rebelote... Finalement vous êtes plus qu'heureux de pouvoir enfin vous réfugier chez vous...
Rien contre
Ceci n'est ni une caricature ni du surréalisme à la belge. C'est un aperçu de ce que vivent des millions de non-fumeurs quotidiennement.
Fumer est «normal»; être incommodé par la fumée d'un fumeur est un acte antisocial; demander au fumeur de ne plus vous incommoder, voire ne fût-ce qu'exprimer que vous êtes dérangé par la fumée qu'il vous insuffle de force, c'est le nec plus ultra de l'intolérance.
Je n'ai rien contre les fumeurs ni contre le fait de fumer. Moi-même je suis bourré de dépendances inutiles, voire malsaines, je n'ai de leçon à donner à personne. J'ai une totale tolérance à cet égard.
Le problème survient lorsqu'une personne, fumeuse ou non, «en grille une» de sorte que je ne puisse qu'en inspirer la fumée, ou de sorte que je ne puisse pas éviter d'avoir mes vêtements souillés d'une odeur nauséabonde et tenace...
Il est évident que ce ne sont pas les fumeurs qui dérangent mais bien les fumeurs qui dérangent qui dérangent. J'ai des amis et des collègues fumeurs qui respectent totalement mon droit à ne pas être importuné par la fumée. Toutefois, il reste des fumeurs, et ils sont nombreux, qui «oublient chroniquement» que non fumer est une liberté naturelle impliquant le droit à la santé et que fumer peut être une violation de cette liberté et ce droit (si c'était le contraire, tout le monde fumerait dans les hôpitaux, dans les salles d'opération surtout). Ces fumeurs-là semblent estimer que le droit qu'on leur a accordé à travers les âges de violer les droits inaliénables des non-fumeurs est un droit acquis voire sacré.
Ces fumeurs-là se permettent d'imposer de force un choix aux non-fumeurs: rester sur place et subir silencieusement leur diktat, rester sur place et exiger que les dits fumeurs aillent ailleurs, ou changer eux-mêmes de place en acceptant que les fumeurs leur imposent une limite injuste à leur liberté d'aller et venir et de vivre sainement. Faut pas s'étonner que les non-fumeurs, face à cet harcèlement, finissent par demander aux pouvoirs publics – donc par la voie la plus démocratique qui soit – de s'occuper de la chose.
Il est clair que si ces fumeurs-là rejoignaient ceux, nombreux aussi, qui respectent le droit fondamental de chacun à ne pas être importuné par la fumée, les non-fumeurs ne seraient pas en train, enfin, de réclamer tous azimuts des interdictions de fumer.
La même problématique, à une échelle plus importante encore, se pose au marcheur sans voiture face à la pollution automobile – où polluer avec sa voiture est la «normalité» et réclamer des mesures pour restreindre la circulation automobile relève de la dictature verte...
Retournons voir ce qui se passe sur le banc dans le parc. Vous voilà, marcheur invétéré, non-fumeur, grand fan de musique que vous écoutez avec casque chez vous, vous revoilà donc seul sur ce banc occupé à savourer la quiétude matinale.
Un fumeur arrive, s'assied à côté de vous. M...! le vent va justement dans votre direction... Peu après, une troisième personne arrive, avec son MP3 à bloc, et prend place sur le banc. Deux motards s'arrêtent alors devant le banc faisant un concours d'accélérateurs. Enfin, un 4x4 recule dans le parking en face du banc et, attendant quelqu'un, le conducteur laisse le moteur au ralenti afin de profiter de la clim.
Pour certains «démocrates», le gentil de l'histoire, c'est le conducteur du 4x4, il est cool, il n'est fâché contre personne, il tolère tout et tout le monde. Les motards sont un peu moins cool, parce qu'ils ne supportent pas les fumées d'échappement du 4x4. La personne avec le MP3 est encore un peu moins gentille parce qu'elle ne tolère ni les motards ni le conducteur. Le fumeur est d'une intolérance quasiment extrême puisqu'il ne supporte ni la personne avec le MP3 ni les motards ni le conducteur. Enfin, vous, marcheur, qui ne tolérez personne, vous êtes Hitler réincarné...
Accessible sur le net via le lien ci-dessous. L'auteur y exprime sa crainte qu'à force d'interdire la cigarette, les fumeurs «n'auront plus guère que chez eux pour se réfugier», fustige la «diabolisation des fumeurs», associe l'inconfort causé par certains fumeurs à la consommation de vin et à un bébé qui pleure, estime que si on interdisait purement et simplement la cigarette, on risque de «s'emmerder toute la journée», et conclut en demandant «qu'on foute un peu la paix aux fumeurs».
www.lequotidien.lu/index.php/editoriaux/13218-dictature-des-non-fumeurs.html.
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