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«Chômeurs suicidaires»

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Les «chômeurs suicidaires» d'Ouargla: il y a bien de l'emploi dans cette «capitale nationale des hydrocarbures»... mais pas pour eux (Photo: El Watan Week-end - www.elwatan.com / Houria Aloua-Hadji)

La journaliste algérienne Houria Alioua-Hadji s'indigne


Ouargla. Ville située à 800 km au sud d'Alger. C'était le 3 août dernier, 7 heures du matin. Un groupe de jeunes monte sur la terrasse de la direction générale de l'emploi, des cordes au cou et munis de gourdins et de couteaux. Ils menacent de se tuer si on ne leur trouve pas un emploi...

Propos recueillis par David Broman

Ouargla? Le nom d'une province (wilaya) et d'une ville algériennes. Houria Alioua-Hadji, née à Tiaret en 1972, y habite depuis qu'elle est toute petite. Aujourd'hui, elle y est la seule journaliste francophone: «La wilaya d'Ouargla, explique-t-elle, issue des oasis de l'ère coloniale, est appelée la capitale nationale des hydrocarbures, et, de ce fait, est l'une des plus importantes wilayas du pays par ses potentialités économiques – avec les gisements de Hassi Messaoud, El Borma et Hassi Berkine. Elle surplombe le Sahara utile, poumon économique du pays dont l'Algérie dépend à 98%. Ouargla compte 602.000 habitants selon les dernières statistiques, pour 21 communes et 10 daïras (sous-préfectures). Mais elle ne connaît pas le développement attendu par ses habitants, qui vivent un sentiment d'injustice par rapport à la non-mise en œuvre des moyens requis pour son développement. Ce ne sont pas les moyens financiers proprement dits qui manquent, car des sommes colossales lui sont allouées depuis l'instauration des programmes de développement des wilayas du Sud, mais les habitants souffrent d'un défaut d'encadrement humain de qualité au sein des instances étatiques. La wilaya d'Ouargla gardera à mon avis son importance économique à l'avenir vu les gisements de pétrole dont la durée de vie est située à plus de 50 ans. Elle est également la troisième wilaya phoenicicole du pays (avec 3 millions de palmiers-dattiers). L'actuel wali (préfet) mais aussi le président de l'assemblée populaire de la wilaya (APW) et les maires élus sont fortement critiqués. Mais à mon avis, au-delà du désenchantement général, nous sommes en présence d'une société complètement disloquée, ayant perdu ses repères historiques de cité saharienne depuis l'avènement du pétrole. La société civile est inexistante et le mouvement associatif complètement hors-jeu.»

Exclusion

Au point de pousser des jeunes à bout ... Houria Alioua de préciser: «La colère des chômeurs gronde périodiquement à travers le sud de l'Algérie notamment dans les villes ou wilayas à fortes potentialités en hydrocarbures. Ouargla a inauguré le cycle en 2004 avec de violentes émeutes qui ont duré plus de quinze jours et que la visite du président Abdelaziz Bouteflika n'a pas pu apaiser – son cortège ayant même été lapidé à Touggourt. À Illizi, El Ménéa, In Salah, Hassi Rmel et Hassi Messaoud, le scénario est cyclique et identique dans ces zones pétrolières et gazières, les plus riches du pays, où les jeunes qui ont ces richesses sous les pieds se plaignent de chômage. En désespoir de cause, l'émeute devient le seul moyen d'exprimer la détresse pour une jeunesse lourdement frappée par le chômage et l'exclusion. Si cette donne est le lot commun de toute la jeunesse du pays qui se soulève périodiquement dans les grandes métropoles, la situation est encore plus difficile au sud, où les conditions climatiques et sociales sont plus critiques. Pressions, promesses, commissions d'enquête les font taire un laps de temps pour rebondir après. L'année 2010 a enregistré le plus de manifestations à Ouargla, où les jeunes n'ont pratiquement pas déserté le bureau d'emploi ou le siège de la wilaya. Issus de couches sociales très pauvres, d'un niveau scolaire élémentaire et généralement sans diplômes, ces jeunes, qu'on appelle communément "main-d'œuvre locale non qualifiée", viennent de milieux sociaux où les études ne sont pas la règle et ou les conditions matérielles sont telles qu'une formation professionnelle n'est même pas envisageable. S'ajoutent à cela l'inexistence de formations qualifiantes adaptées au secteur des hydrocarbures dans les centres de formation de la région alors qu'un gisement d'emplois est à proximité, et le recours à une main-d'œuvre certes algériennes mais venue d'ailleurs; l'impuissance voire l'incompétence des instances locales par rapport à ce dossier nourrissent un sentiment d'injustice qui devient insoutenable. À Ouargla, la culture de l'émeute est très ancrée chez les jeunes, ils investissent la rue, saccagent des édifices publics et privés, s'en prennent aux véhicules de passage, bloquent la route chaque fois que possible.»
Et finissent par menacer de se suicider...

«Le suicide proprement dit, raconte la journaliste, s'est déroulé le mardi 3 août. Dès 7heures du matin, un groupe de jeunes est monté sur la terrasse de la direction régionale de l'emploi (ANEM), des cordes au cou et munis de gourdins et de couteaux. Ils ont menacé de sauter si des emplois ne leur étaient pas proposés. Ils se sont tailladé le buste mais les interventions de plusieurs personnes dont le directeur des moudjahidine et des policiers, ainsi que des citoyens, les ont dissuadés de se jeter du toit. Après avoir reçu la promesse de règlement de leur problème, ils ont accepté de descendre vers 16heures avec l'espoir de se faire embaucher le lendemain. Mais il n'y a eu aucune suite depuis. Ni le wali actuellement en congé, ni le président de l'APW, ni le maire ou d'autres élus, députés ou sénateurs, ne se sont manifestés. Conséquence: cinq jeunes observent depuis trois jours une grève de la faim. Lundi, ils ont été entendus par la police. Le Premier ministre, suite à l'organisation d'une grève de la faim similaire par des chômeurs de Hassi Rmel, dans la wilaya de Laghouat, a instruit ses services de faire suivre ce dossier non pas par les politiques mais par les services de l'ordre, ce qui est une première.

D'après mes informations, les chômeurs suicidaires d'Ouargla sont capables de rééditer leur tentative de suicide – ils disent qu'ils n'ont rien à perdre.»

Houria Alioua-Hadji est allée parler à deux de ces jeunes. Ses entretiens ont été publiés dans l'édition «Week-end» du quotidien El Watan*. Elle reconnaît avoir été surprise: «La situation des chômeurs de la région est alarmante et la prise en charge de leurs cas n'est pas appropriée – je m'attendais certes à des manifestations musclées. Mais j'avoue que cette tentative de suicide m'a profondément émue. Je ne m'y attendais pas. Les témoignages de ces jeunes sont poignants tout en étant dignes, ils touchent les profondeurs de l'âme humaine et m'attristent. Le sentiment d'impuissance et la nonchalance affichée par les responsables me révoltent.»

Des pouvoirs publics dépassés par les événements? «En tout cas, l'absence de réaction est tout à fait inappropriée, comme pour ce qui est du phénomène des "Harraga", ces jeunes qui se risquent clandestinement à émigrer en Europe. Les pouvoirs publics ont comme toujours un retard de compréhension et d'évaluation de la situation et les responsables locaux, qui sont là depuis les premières émeutes, suite aux événements de 2004, n'ont plus de solution positive ni même humainement acceptable. La seule réponse qu'ils sont capables de proposer à cette escalade de détresse des jeunes, c'est le "tout-sécuritaire".»

Et la journaliste dans tout cela, comment analyse-t-elle la situation? «Pour moi – et loin des analyses pompeuses des experts –, la source du désarroi actuel est la mauvaise gestion du dossier de l'emploi. Paradoxalement, vue de loin et à froid, la situation pourrait avoir des facettes positives. Je veux dire qu'en façade nous avons des instances chargées de recevoir et afficher des offres d'emploi souvent intéressantes et pouvant théoriquement répondre à la demande locale (12.000 demandeurs par an alors que l'offre dépasserait les 15.000 par an selon les déclarations officielles).»

Clientélisme

«La direction de l'agence de locale de l'emploi (ALEM) souligne qu'elle a réussi le pari de faire embaucher de plus en plus de chômeurs de la wilaya d'Ouargla durant les trois dernières années. Le bilan chiffré est positif selon l'institution, qui est passée de 5.220 embauchés en 2008 à 9.852 en 2009 sur le total annuel de 13.000 emplois offerts chaque année par le bassin de Hassi Messaoud. Toujours en matière de statistiques, l'année 2010 a vu l'embauche effective de 5.396 demandeurs sur les 6.328 emplois proposés par les 174 entreprises pétrolières et parapétrolières basées à Hassi Messaoud. Dans un récent rapport adressé à sa tutelle, l'agence locale de l'emploi pointe du doigt certains députés et entreprises dont le comportement suscite la colère des jeunes chômeurs et anime leur potentiel d'émeute. Deux députés en particulier auraient bénéficié des largesses de l'ALEM, à savoir le droit de placer des proches. Ces privilèges ont été conjointement stoppés par le wali et la direction générale de l'ANEM mettant en cause les appétits électoraux de ces élus. Les entreprises, quant à elles, sont accusées d'exiger des conditions déraisonnables – par exemple, un diplôme d'informatique et la maîtrise des langues étrangères pour un chauffeur ou un agent de sécurité. Les demandeurs d'emploi ne sont pas en reste puisque le directeur de l'ALEM confirme les dires du président Bouteflika en 2004, accusant les chômeurs de refuser systématiquement de travailler dans certaines entreprises tout en en privilégiant d'autres.

Les jeunes refusent d'être traités de chômeurs de luxe, pour eux, il y a du clientélisme dans cette gestion. Les postes fortement rémunérés avec des contrats à durée indéterminée bénéficient aux privilégiés, le tout-venant est destiné aux pauvres.

Par ailleurs, des observateurs qui ont fait partie de la protestation et représenté ces jeunes jusqu'à tout récemment se lavent les mains de tout ça, qualifiant la situation d'imbroglio où les commissions d'enquête et autres groupes de travail sont nommés en situation de crise pour se disloquer rapidement après. Le suivi est difficile à soutenir et les pressions et les enjeux trop grands.

Pour ma part et après de longues années de couverture médiatique, je ne peux que constater la détresse humaine. Ils sont pauvres, nés "sous la mauvaise étoile", peut-être dans la mauvaise région, la vie ne leur a pas fait de cadeaux et tout le monde s'en détourne aujourd'hui. Il est tout de même frappant de voir que personne n'est rentré de vacances pour gérer cette crise...»

Et la solution? Et l'espoir? Houria Alioua-Hadji en voit dans le remplacement des responsables: «À mon avis, il faut du sang frais, des personnes hautement qualifiées et dévouées pour gérer la situation tant sur le plan politique que social. Il faut des responsables trempés avec des nerfs d'acier et une grande sensibilité et avec un regard neuf. Mais c'est peut être trop demander. Vu la situation actuelle des choses et le revers de la vie politique et sociale de la wilaya d'Ouargla, je reste plutôt pessimiste quant à un dénouement heureux de ce dossier, qu'on laisse pourrir petit à petit depuis plus de six ans. J'espère me tromper car il y va de l'avenir des ces jeunes... et de milliers d'autres.»

www.elwatan.com, éditions du 30 juillet et du 6 août.

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