Conflit ethnique, mode d'emploi
Le 29 janvier 2009, «Le Jeudi» a publié un entretien intitulé «Nous prendre l'Île Boulay, c'est nous arracher le cœur!» dans lequel Ahouo Koutouan* expliquait comment le président de la Côte d'Ivoire, Laurent Gbagbo, était sur le point d'envoyer ses bulldozers sur la dernière terre qui reste à son peuple, l'Île Boulay, pour réaliser un maga(lo)-projet d'extension du port d'Abidjan. Voici la suite...
Propos recueillis par David Broman
Votre peuple a-t-il finalement été chassé de l'Île Boulay?
Ahouo Koutouan: «Non. Grâce à la mobilisation médiatique, et notamment à des articles parus dans Le Jeudi, le chantier a été stoppé net. Sur le plan médiatique donc, mon peuple a remporté une victoire... En fait Gbagbo était encore quelque peu préoccupé par la rébellion du Nord et ne voulait pas avoir un conflit direct avec un peuple du Sud en même temps.»
Mais...?
A.K.: «Le problème est que le président Gbagbo, ayant promis monts et merveilles aux investisseurs occidentaux, avait déjà touché ses "commissions". L'arrêt du chantier l'a donc mis dans l'embarras. Il avait fait arrêter le chantier pour éviter d'être impliqué dans un conflit intérieur qui risquait d'être déstabilisant pour lui, mais ce faisant, il se mettait en position de ne pas respecter ses engagements "commerciaux" – risquant peut-être sa vie ou en tout cas sa présidence.»
Il lui fallait donc absolument trouver un moyen de relancer le chantier sans entrer dans une guerre interne avec le peuple bidjan.
A.K.: «Comme c'est l'habitude en Afrique, quand le pouvoir veut piller le patrimoine du peuple tout en se gardant les mains propres, il joue les ethnies les unes contre les autres, espérant tirer les marrons du feu ainsi allumé. C'est un jeu dangereux parce que cela peut mener à des conflits incontrôlables – voyez le Rwanda. Les ethnies ont leur repères propres, elles ont leurs mémoires de batailles, gagnées et perdues, elles ont leurs fiertés, leurs gloires et leurs rancunes. Bref, elles sont facilement manipulables.»
Et dans ce cas-ci, sur quelles braises souffle le président Gbagbo?
A.K.: «Il faut savoir que le peuple bidjan est connu traditionnellement pour être un peuple de grands guerriers qui ont toujours su chasser les envahisseurs. Donc une des techniques qu'utilise Gbagbo, c'est de donner des armes aux peuples humiliés dans le passé par les Bidjans et qui n'attendent que ça pour se venger – acte qui en plus humilie les Bidjans. Une autre technique est d'essayer de créer – par la corruption – une confusion identitaire entre les ethnies. Une troisième technique est de déplacer une tribu pour la mettre chez une autre. En Afrique, chacun est maître chez soi et il est inacceptable qu'un membre d'une tribu étrangère fasse la loi dans un village donné. C'est la guerre interethnique assurée.»
Illégitimité du général Mangou
Et donc pour s'approprier l'Île Boulay, Gbagbo use de ces trois techniques?
A.K.: «Tout d'abord, Gbagbo lui-même est un intrus sur nos terres. S'il veut dicter sa loi, il n'a qu'à aller chez lui, dans sa tribu. Partout ailleurs, il doit respecter la constitution qui stipule que chaque tribu est propriétaire de ses terres. Pour ce qui est de l'Île Boulay, il envoie maintenant ses lieutenants, notamment le général Mangou, chef d'état-major de l'armée ivoirienne et originaire de la région – du clan yopougon, plus précisément. Il faut savoir que le peuple bidjan et le peuple yopougon font partie du regroupement d'une soixantaine de tribus qu'on appelle les Ébriés – formant la ville d'Abidjan. Le général Mangou a voulu "indemniser" tous les Ébriés pour l'expropriation de l'Île Boulay, alors que l'île n'appartient qu'aux seuls Bidjans. Cette indemnisation est donc illégitime et n'est destinée qu'à dresser l'ensemble des Ébriés, et plus particulièrement les Yopougons, contre les Bidjans, qui se retrouvent isolés, affaiblis et mal compris par l'ensemble des Ivoiriens. Par ailleurs, Gbagbo a chargé le préfet d'Abidjan de décréter que le cordon littoral, autre territoire bidjan convoité par le pouvoir, appartient en fait à la tribu des Bias. Or, le préfet – Bias lui-même – sait que les Bias ne sont pas originaires de ces terres. Ils n'ont donc pas plus de légitimité que le Général Mangou. Enfin, un troisième peuple de la région, les Abourés, dont est issue l'épouse même du président, se voit armé par le puissant colonel Ehouman. Or ce peuple ne rêve que de venger ses ancêtres jadis matés par les Bidjans. Et, dernière nouvelle, le président vient de réussir à corrompre quatre des sept chefs bidjans, court-circuitant l'autorité du chef principal de la tribu.»
Pourquoi tout ça maintenant?
A.K.: «C'est simple: les élections sont prévues pour octobre. Gbagbo compte utiliser le grand port d'Abidjan pour sa campagne électorale, pour montrer non seulement au peuple ivoirien, mais surtout aux investisseurs étrangers, qu'il a l'autorité nécessaire pour un projet de cette envergure. Le démarrage du chantier est donc d'une importance capitale pour lui.»
Donc pour arriver à ses fins, c'est-à-dire, pour respecter les contrats de développement immobilier mirobolants dont il a déjà touché les commissions, il dresse ces tribus contre le peuple propriétaire des terres qu'il convoite...
A.K.: «Gbagbo a beau n'être ni intelligent ni courageux, dans ce cas, il sait ce qu'il fait. Après tout il est docteur en histoire, il connaît bien les conflits ancestraux de la région. En dressant les peuples yopougons, bias et abourés contre les Bidjans, tout en créant la confusion dans l'esprit des Ivoiriens sur les identités réelles de ces tribus, il réussit à encercler les Bidjans de tribus qui ont soif de vengeance. Ce type de manipulation, c'est la photocopie exacte de ce que l'on a fait entre les Hutus et les Tutsis au Rwanda. Il est clair que les Bidjans, peuple aujourd'hui pacifique, ne vont pas rester les bras croisés pendant qu'ils se font "génocider", comme cela c'est passé au Rwanda. Nous sommes prêts à provoquer une guerre civile s'il le faut.
Moi-même, je pourrais aller frapper aux portes d'États corrompus pour avoir des armes. Toutefois, j'ai toujours choisi la légalité et je continuerai à le faire. Mais pour combien de temps encore pourrons-nous éviter le bain de sang? Je ne sais pas. Déjà parmi les miens j'en entends beaucoup qui me reprochent d'être "trop colombe".»
* Représentant du peuple bidjan en Europe et vice-président de la Coopérative des autochtones de l'Île Boulay.
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