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Grise mine

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L'embouchure de la galerie d'exhaure, longue de 260 mètres

Exploitée dès le XIVe siècle, la mine du Nord était trop isolée pour profiter de la révolution industrielle.

Jérôme Quiqueret

Les Sumériens l'utilisaient en décoration. Les Égyptiens, l'utilisaient à l'état de sulfure pour les yeux, comme fard à paupière et moyen de guérison d'affections. Les Romains l'utilisaient en pharmacie, notamment comme «calice vomitif», les soirs de débauche. Quel usage de l'antimoine faisaient les habitants du Grand-Duché en 1354, lorsque l'exploitation de la mine de Goesdorf, près de Wiltz, commença sous l'ère du comte Wenzel?

L'antimoine était encore loué pour ses vertus médicales. Un de ses composés, l'émétique était un vomitif si puissant qu'en 1566, le Parlement de Paris avait fini par en interdire l'usage en médecine. Mais celui-ci survivrait et serait même présent dans toutes les pharmacies au XIXe siècle. Dans le Bulletin de la Société des sciences médicales de 1869, le docteur Feltgen en vante les mérites en association avec l'arsenic, notamment pour les problèmes cardio-vasculaires.

Au XVe siècle, Gutenberg connaissait les vertus de l'antimoine utilisé comme alliage, associé au plomb et au zinc, pour la fabrique d'une imprimerie. L'antimoine est aujourd'hui surtout utilisé ainsi, conférant plus de dureté et de résistance à la corrosion aux métaux. Les alchimistes s'intéressaient aussi à ce minerai argenté, dont ils pensaient qu'ils les mèneraient sur la voie de l'or.

Sa proximité avec l'argent pouvait facilement duper. D'ailleurs, lorsqu'on retrouve la seconde trace d'une exploitation des mines de Goesdorf, en 1683 sous la houlette du seigneur d'Esch-sur-Sûre, celui-ci se serait plaint que les mines étaient «fausses».

Alors que les sources sur son exploitation au Moyen Âge sont peu loquaces, l'histoire de la mine de Goesdorf est ensuite celle d'une illusion.

On sait qu'en 1743, Charles Dubost-Moulin von Fürstentein s'intéresse pendant deux ans à la mine. La concession appartient encore à ses héritiers au début du XIXe siècle. Ils n'en font rien. Puis l'histoire s'accélère.

Au siècle de l'industrialisation, les investisseurs chassent toutes les bonnes affaires. En 1828, la Société du Luxembourg, qui travaille aussi au creusement, avorté trois ans plus tard, d'un canal reliant la Meuse à la Moselle, décide d'exploiter le filon. Elle cherche du cuivre et de l'antimoine à Goesdorf, comme elle explore la présence de sel à Wellenstein, de houille et lignite à Bech et Echternach. L'aventure durera deux ans, le temps de remarquer que l'affaire n'est pas rentable.

Ruée vers le nord

De 1847 à 1855, la mine connaît son âge d'or. avec la «Société d'exploitation des mines d'antimoine de Goesdorf». La liste de ses membres reflète la diversité de l'usage du minerai et de l'intérêt qu'il éveille. On retrouve un fabricant d'acier de Paris, un docteur en médecine à Diekirch – Maurice Moris –, un négociant, Guillaume Kaempff, un bijoutier, Pierre Kaempff, un chef mineur, Charles Kind, un huissier et un tanneur de Luxembourg. En 1849, ils construisent une fonderie directement à la sortie du puits, pour transformer le minerai.

Le site comprend alors deux galeries, à 26 mètres de profondeur et de 170 mètres de long ainsi que trois puits – un pour l'aération, l'autre pour l'extraction et le troisième pour l'accès des mineurs et le pompage manuel de l'eau.

Entre 1852 et 1854, la production atteint 67 tonnes de minerai de première qualité, et 30 tonnes de seconde. En décembre 1854, la société reçoit même une médaille d'argent à la foire industrielle de Trèves. Et Goesdorf est représenté l'année suivante à l'exposition universelle de Paris.

Mais l'éloignement des voies commerciales rendent l'exploitation trop coûteuse. Les plus proches gares sont à Spa et Luxembourg. Le minerai est transporté en charrue. L'affaire ne perdure pas.
Il faudra alors attendre trente ans et 1886, pour qu'une nouvelle tentative soit menée. La banque Bielefeld d'Aix-la-Chapelle, alors détentrice de la concession, en cède la gestion à l'ingénieur Westhofen, qui avec une demi-douzaine d'ouvriers, entreprend des sondages qui dissiperont tous ses espoirs.

En 1901, est fondée à Cologne la Luxemburger Antimonwerke. Elle creuse un nouveau puits, de 70 mètres de profondeur, associé à une galerie d'exhaure de 220 mètres de long et une galerie d'exploitation, dans laquelle sont posés des rails. Pas assez non plus pour gagner de l'argent...

En 1934, c'est le baron Van Guyck qui reprend la vieille concession de 1847. L'année suivante, un bloc de 52 kg est même sorti de terre et est présenté comme le plus gros jamais connu au monde, alors que ce minerai, rare, ne compose que 0,7% de la croûte terrestre. Mais le baron se casse aussi les dents.

Le site est à l'abandon depuis plusieurs années lorsqu'en décembre 1937, le gouvernement déclare caduque la vieille concession de 1847.

En janvier, le Tageblatt fait savoir à la population du Sud qu'un Syndicat minier de Goesdorf s'est créé et qu'une «très intéressante opportunité de travail» en sortira avec cinquante emplois à la clé.

En mars 1938, le journal d'Esch écrit un long article, et évoque le «dilettantisme sceptique» qu'a reçu la nouvelle mais il y croit. Il voit d'un bon œil le fait que trois techniciens sont à la tête du projet, eux qui sont «loin d'intentions purements spéculatives» et «capables de mettre fin aux obstacles qui ont empêché que la mine soit rentable». Il y a deux Luxembourgeois – Nicolas Ries, directeur de la société des accumulateurs Tudor, et son chef de service Joseph Hirt– ainsi qu'un géologue belge réputé, René Cambier.

Les trois investisseurs créent la Société des mines de Goesdorf. Ils disent avoir besoin de 300.000 francs dans un premier temps, puis 400.000 quand l'affaire sera lancée.

L'arrêté grand-ducal de février accorde la concession sur 750 hectares pour les minerais d'antimoine mais aussi de pyrite et de galène.

Le Wort du 26 mars 1938 évoque un gisement étendu sur deux kilomètres de long à la surface et jusqu'à 180 mètres de profondeur et y voit «un grand intérêt pour notre industrie» alors que l'Europe s'approvisionne principalement outre-Mer.

L'électricité désormais accessible et le recours à l'air comprimé pour le forage et l'exploitation font croire que la malédiction du site sera vaincue. «La fondation d'une telle société (...) n'a jamais été aussi profitable», clame le journal chrétien.

Trente hommes creusent un nouveau puits de 35 mètres de profondeur. Mais la souscription n'a pas fonctionné. Le 4 novembre, les investisseurs abandonnent. Dans le Nord, ça n'étonne personne. «Dans la contrée, on n'y croyait absolument pas», conclut l'Ardenner Zeitung.

La mine restera dès lors fermée, jusqu'à ce qu'un groupe spéléologique la déterre de l'oubli en 1998. Et le site boira le calice jusqu'à la lie. À l'échec industriel de jadis a succédé l'échec touristique d'aujourd'hui. Les panneaux du sentier pédagogique ouvert en 2004 sont déjà gagnés par la mousse.

Les industriels se passent bien de la mine du «village des fondeurs» pour obtenir cet élément considéré comme un polluant majeur par l'Union européenne et utile pour le PVC, les systèmes de freinage des voitures et comme retardateur de flamme. Sa production, concentrée en Bolivie Mexique et Chine, atteint 140.000 tonnes par an... 

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