Le sens de la famille
Les différences culturelles agissent sur le sens de la solidarité familiale
Les volontés d'harmonisation des différents systèmes de sécurité sociale européens posent une série de questions sur la solidarité familiale.
Olivier Tasch
La diversité culturelle se retrouve parfois là où on ne l'attend pas. En effet, les logiques en matière de solidarité familiale diffèrent, influant ainsi conception et fonctionnement de la Sécurité sociale.
Une étude du Ceps réalisée par Charles Fleury s'attache à relever ces différences, en particulier dans les comportements des Luxembourgeois et des Portugais au niveau des transferts financiers intergénérationnels. Car bien que Luxembourg et Portugal partagent un préjugé favorable à cette solidarité, elle ne se manifeste pas de la même manière.
Au Luxembourg, la Sécurité sociale est bien plus efficace, 79% du revenu total des ménages âgés est comblé par les pensions publiques. Ainsi, leur taux de pauvreté est de 3% inférieur à celui de l'ensemble de la population. Cela permet notamment de libérer les familles de l'obligation de soutien aux personnes âgées.
Au Portugal, en revanche, les pensions ne couvrent plus que 66% du revenu des ménages âgés, ainsi plus fortement concernés par la pauvreté (16,6% contre 12,9% dans la population totale).
En résultent différents comportements lors des transferts financiers dans les familles.
Aider ses parents ou ses enfants?
On observe que les jeunes ménages portugais sont moins aidés par leurs parents. À titre d'exemple, 52% des Luxembourgeois ont reçu de l'aide pour l'accession à leur logement actuel, contre 6,8% pour les Portugais.
En revanche, les transferts ascendants – des enfants vers les parents – sont bien plus marqués chez les Portugais (17%) que chez les Luxembourgeois (moins de 2%). Cette obligation financière importante à l'égard de parents âgés restés au pays réduit de fait la possibilité d'aider ses enfants.
Les transferts ascendants ne s'expliquent pourtant pas seulement d'un point de vue pécuniaire, mais aussi par ce que d'aucuns appellent le sens de la famille. L'étude relève que «la proportion d'individus jugeant qu'il faut toujours aimer et respecter ses parents domine largement au Portugal». À l'échelle européenne, le pays arrive premier avec 83% d'avis favorables à cette affirmation, le Luxembourg est dixième avec 59%. Au Grand-Duché, selon la nationalité, le tableau est le même, avec 83% chez les Portugais et moins de 56% en moyenne chez les non-Portugais.
Le chercheur du Ceps s'interroge ainsi sur les conséquences d'une réduction des transferts publics qui entraînerait un plus grand recours aux solidarités familiales. Les rapports intergénérationnels et la cohésion sociale pourraient en pâtir.
Une réduction éventuelle des pensions risque d'accroître la nécessité de transferts privés ascendants et de provoquer une réduction des transferts privés descendants. Les Luxembourgeois pourraient se retrouver confrontés à la situation que vivent actuellement les Portugais, en somme devoir soutenir ses parents et ne plus pouvoir aider ses enfants.
Charles Fleury relève en outre un sentiment commun aux communautés immigrantes: elles doivent «financer un système de pensions publiques incertain et inéquitable en matière de redistribution privée, mais doivent encore financer de manière privée les besoins de leurs parents âgés, restés au pays d'origine et non couverts par le système de Sécurité sociale qu'elles financent actuellement».
Bien qu'une majorité de personnes ne pensent pas que «payer des impôts et des cotisations pour financer les retraites des personnes âgées soit un mode de financement dépassé et que chaque génération devait être responsable d'elle-même», les Portugais se montrent nettement moins défavorables à cette affirmation. Seuls 48% d'entre eux la réfutent contre 64% des Luxembourgeois et 74% des ressortissants des pays limitrophes.
«N'est-ce pas finalement de là que provient un des principaux défis posé aux systèmes de sécurité sociale européens?» s'interroge l'auteur.
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