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Quand le quart rencontre le tiers

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En compétition au dernier festival de Cannes, Prix Louis Delluc 2011, le dernier Kaurismäki, «Le Havre», est un film exceptionnel.

À La gare du Havre, Marcel Marx (André Wilms), cireur de chaussures, attend immobile un improbable client. Salle des pas pressés, l’indifférence et le quart monde se côtoient. La rue, c’est l’univers du cireur. Il est le plus proche de l’homme, s’agenouille devant lui et en prend soin. Aimable quoi qu’il arrive, Marcel est ému de compassion face au mépris des vendeurs de chaussures. Sa réussite sociale, c’est l’humanité de ses rencontres. Il saisit l’autre immédiatement sans se soucier de ce qu’il est ou de ce qu’il a. Sa situation financière est critique et sa note est déjà longue chez les commerçants de son quartier, mais il garde sa bonhomie mélancolique et une politesse étonnante.

Tendre et délicat, c’est un gentleman un peu fripé qui aime sa femme, Arletty (Kati Outinen). Ils vivent dans un monde à part, un quartier de ruelles, de petites baraques, de vieilles boutiques colorées où madame Flaubert achète son pain. Des humains qui parlent haut, accoudés au zinc du bistrot, au rythme de l’accordéon, des chansons de Damia ou d’un vieux tango argentin. Dans ce monde, la confiance s’accorde sur un regard.

Le droit et la loi

Au milieu de la gêne et de l’indigence émerge une fraternité d’après-guerre économique. Pourtant deux événements se distinguent de ce drame quotidien: Arletty malade est conduite à l’hôpital, dans le service du docteur Becker (Pierre Etaix), peu optimiste sur sa survie; et au port, des clandestins de Libreville, qui auraient dû arriver à Londres, ont échoué au Havre par erreur.

À l’ouverture des portes d’un conteneur, un jeune garçon, Idrissa (Blondin Miguel), s’enfuit. Le commissaire Monet (Jean-Pierre Darroussin) s’interpose et empêche qu’il soit abattu.

Darroussin interprète brillamment un personnage melvillien, ambigu, froid, implacable, au regard métallique et à la voix monocorde, à l’opposé d’une police instrumentalisée par un pouvoir invisible, qui ne se pose pas de question et obéit aux ordres. Jean-Pierre Léaud, en «corbeau», symbolise l’honnête homme, sûr de son bon droit, qui peut en toute impunité dénoncer autrui et jouir du devoir accompli.

Monde hors du temps

De retour de l’hôpital, Marcel découvre Idrissa dans la niche de sa chienne et l’héberge. Impuissant à sauver sa femme, il décide de se battre pour cet enfant. Dans le quartier, la solidarité s’organise. Un concert rock est préparé et Little Bob (une réelle star du rock havrais), qui a reconquis Mimi (Evelyne Didi) le manager de son cœur, va pouvoir chanter. On retrouve ici Mimi et Marcel Marx, personnages interprétés en 1992 par les mêmes acteurs dans La vie de bohème; une adaptation du roman de Henri Murger par Aki Kaurismäki. Vingt ans après, l’approche est la même, les acteurs ne jouent pas mais se contentent de livrer des dialogues dont l’impulsion est intérieure.

Derrière les mots, les âmes sont étonnamment pleines et les intentions justes. Les regards et les silences sont éloquents. Les placements sont chorégraphiés dans un jeu stylisé qui renforce l’expressivité. Les tableaux sont minutieusement travaillés avec quelques clins d’œil au film noir, à un expressionnisme digne de Murnau et même parfois à Luis Buñuel. Les dominantes bleu-vert ou marron s’éclairent de détails rouges, orange ou jaunes.

Aki Kaurismäki crée un monde imaginaire et coloré dont la gaîté simple et chaleureuse s’accorde avec l’indigence des habitants grâce à la force des rapports humains. C’est une atmosphère d’occupation et de résistance étonnamment légère et lumineuse.

Face à une société médiatique et policière (images d’archive du démantèlement de la «jungle» de Calais), et son froid sur-déballage d’informations aseptisées et acceptées, Kaurismäki propose un monde hors du temps, où le droit s’oppose à la loi, l’éthique à la morale, l’humanité à la xénophobie. Un lieu éminemment magique, propice à l’échange et au voyage, dont les vastes horizons maritimes portent au loin le regard et l’esprit. Le film s’achève par une avalanche d’optimisme, qui n’est pas un happy end, mais plutôt une fatalité inversée. La joie devient inéluctable.

Claude Deluca

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