Le complément
C'est comme si la grammaire entrait en politique en Tunisie. Une grammaire du passé où les fonctions vivaient une vie hiérarchique dominée par le sujet et son verbe, le reste étant secondaire.
En Tunisie, c'est l'article 27 de la Constitution en gestation qui voudrait que le sujet soit l'homme – à lui donc l'action du verbe –, alors que la femme en serait réduite à jouer le rôle de complément, donc d'objet.
C'est ce que dit à peu près l'article, encore provisoire, en question: «L'Etat assure la protection des droits de la femme et de ses acquis […] sous le principe de la complémentarité avec l'homme au sein de la famille, et en tant qu'associée à l'homme dans le développement de la patrie.» Ceci alors que, dans la même Constitution en gestation, l'article 22 stipule que «les citoyens sont égaux en droits et libertés et face à la loi, sans discrimination d'aucune sorte». Ajoutons, pour être complet, qu'il existait une autre version dudit article 27, qui, elle, proposait: «L'Etat garantit les droits de la femme et ses acquis dans tous les domaines. Et il est interdit de promulguer des lois pouvant y porter atteinte, de quelque manière que ce soit.»
Voilà donc que la ligne de front entre l'hier et l'aujourd'hui, entre l'islamisation rampante de la société et sa laïcisation fragile, sévit tout naturellement au sein de l'Assemblée constituante où Ennahda, le parti islamiste qui se veut conservateur et modéré, tente de nicher des positions bien moins modérées dans un texte qui, comme toute Constitution qui se respecte, est censé garantir les libertés des individus. Parce que c'est Ennahda qui a fait pencher la balance du côté de la version de l'article 27 où la femme est réduite à être le complément de l'homme, autrement dit dépendante de lui, puisque la protection de ses droits ne se ferait que si elle est associée à l'homme, et, ce qui pis est, au sein de la famille.
Ceci n'excluerait pas seulement les femmes célibataires ou veuves, puisque le sujet masculin ne serait pas là pour les faire bénéficier de la protection de l'Etat, mais ce serait une mise sous tutelle en bonne et due forme de l'ensemble du deuxième sexe livré au bon vouloir du premier.
On imagine que les discussions ont dû être âpres à l'Assemblée constituante, comme est âpre dans la rue la bataille souvent rangée entre tradition et modernité. Une bataille qui a pris des allures certes comiques lors des Jeux olympiques – des islamistes ont appelé à ce que l'athlète Habiba Ghribi soit déchue de la nationalité tunisienne pour avoir osé courir le 3.000 m steeple dans une tenue estimée peu conforme aux règles du Coran, alors qu'Oussama Mellouli, un mâle cette fois-ci, qui a osé se ravitailler alors qu'il nageait le 10.000 m en eau libre, a carrément été menacé de mort puisque l'épreuve avait lieu en plein ramadan… – mais n'en dénote pas moins que la révolution tunisienne se trouve chaque jour sur la corde raide.
La Constitution n'est pas encore adoptée, et la marge de manœuvre des forces progressistes n'est donc pas réduite à zéro. D'autant que d'autres fronts cruciaux s'ouvrent un peu partout dans le pays, où journalistes ou artistes, pour ne parler que d'eux, craignent de plus en plus que la liberté d'expression ne soit, elle aussi, prise dans l'étau de l'islamisation rampante. Ceci alors que, lors des élections d'octobre dernier de l'Assemblée constituante, ce pré-Parlement censé remettre le pays sur la voie de la démocratie, les Tunisiens ont fait d'Ennahda le grand vainqueur, orientant par là la révolution du jasmin vers un avenir placé sous l'épée de Damoclès de l'islamisme.
Grand vainqueur, mais sans majorité absolue. Ce qui signifie que les marchandages de coulisse, notamment avec les centristes du Congrès pour la République ou les sociaux-démocrates d'Ettakatol, sont au moins aussi intenses que les batailles livrées dans la rue ou au sein des nouvelles institutions qui petit à petit voient le jour. Ce qui signifie aussi que le débat démocratique jouit d'une intensité inédite. Pour le moment.
Jean Portante


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