«Nous ne tolérerons jamais la remise en cause du filet social»
Une interview "version longue" de Jean Asselborn, tête de liste nationale du LSAP
Les socialistes entendent poursuivre la politique entamée par la coalition. Et défendre l'État social et régulateur. Propos recueillis par Jacques Hillion
Le Jeudi : « Comment positionnez-vous votre parti?»
Jean Asselborn: «La philosophie du LSAP veut que nous ayons toujours défendu un État protecteur, régulateur. Il y a encore un an, on nous prenait pour des romantiques car il y avait cette main invisible d'Adam Smith qui nous a toujours dit que le marché a cette capacité d'autorégulation. Depuis cent ans, nous démontrons que le marché trébuche sur lui-même s'il n'y a pas d'instrument pour le réguler. Cette main invisible n'existe pas. Si on laisse le champ libre à l'économie de marché, si la notion d'économie sociale de marché n'est pas protégée par l'État, le système s'écroule. C'est ce qu'on a vu.
L'État a besoin de lois pour faire cette interférence sans pour autant mettre l'économie dans un carcan qui l'étouffe. Il faut que cet instrument existe dans la philosophie de ceux qui gouvernent mais aussi dans les moyens. Un État au bord de la banqueroute n'a pas la possibilité d'intervenir. Pour moi, socialiste, je dois m'investir pour avoir un budget qui, à défaut d'être en équilibre, ne nécessite pas d'avoir recours à l'emprunt pour payer la dette.
C'est avec cette philosophie que nous avons effectué les premiers pas pour combattre la crise. Elle sera aussi très, très utile au Luxembourg pour qu'il puisse sortir de cette crise du côté des gagnants.»
Le Jeudi : « La crise n’est-elle pas une opportunité pour les partis de la coalition ? »
J. A. : « Dans la coalition, que ce soit pour le sauvetage des banques, le plan de relance ou l’aide aux plus défavorisés, il n’y a eu aucune discussion. C’était nécessaire pour pouvoir agir rapidement. On a d’ailleurs vu qu’on avait raison puisque, à la Chambre, aucun des partis qui ont un certain poids ne nous a donné tort sur ces dispositions.
Alors la crise, oui c’est une opportunité politique. Les gens ont confiance dans cette politique menée dès le début de la crise. Cette manière de procéder est appréciée des Luxembourgeois. »
Le Jeudi : « A-t-il été difficile de se démarquer au sein de la coalition ? »
J. A. : « Nous sommes confrontés à une crise d’une portée énorme. Avec deux partis qui ont le s dans leur sigle, leur raison d’être, il est normal qu’il n’y ait pas de bagarres sur la substance. C’est quand même 80% de ce qu’on attend d’un gouvernement en cas de crise. C’est-à-dire qu’il puisse réagir, protéger, relancer, apporter sa garantie. La notion de responsabilité était plus importante pour le gouvernement que de se démarquer en substance. »
Le Jeudi: «Le 8 juin 2009, l'an zéro? Qu'est-ce qui changera ou que faudra-t-il changer?»
J. A.: «La lutte contre la crise comporte deux phases. La première, c'est ce qu'on a fait pour en endiguer les effets. La seconde, c'est pour que le Luxembourg soit parmi les gagnants après la crise.
Pour cela, il faut continuer les réformes scolaires, les projeter dans le secondaire et notamment réformer le régime professionnel.
Ensuite, il faut dynamiser les nouvelles technologies en matière économique. C'est la logistique mais aussi les bio et écotechnologies ainsi que les nouvelles possibilités en matière de communication.
Enfin, il faut que le Luxembourg continue à réduire les gaz à effet de serre (-20%), développe les techniques d'énergie renouvelable (+20%) et l'efficience énergétique (+20%).
Ce doit être la ligne de conduite du prochain gouvernement.»
Le Jeudi: «Quel ministère faudrait-il créer?»
J. A.: «Il n'y a pas d'argent pour créer de nouveaux ministères. Une réorganisation est possible.
Le rattachement des Classes moyennes à l'Économie ne serait pas mauvais… mais on ne sortira pas de la crise en réaménageant les ministères. Ce sont des détails d'organisation.»
Le Jeudi: «Quel est le point sur lequel vous ne transigeriez pas pour établir un programme de coalition?»
J. A.: «La politique sociale. L'État social, c'est un État qui a la capacité et la volonté de redistribuer les plus-values créées, qui s'engage pour protéger les emplois existants et en crée de nouveaux. Il s'écroule si l'économie s'écroule.
Ce serait une erreur fatale que de "couper une brosse" à l'État social, c'est-à-dire couper sans aucune sélectivité dans les prestations sociales. Nous ne tolérerons jamais la remise en cause du filet social.
La sélectivité est le corollaire en matière de politique sociale. J'en veux pour preuve le Kannerbonus. Un enfant vaut autant qu'un autre, quel que soit le revenu des parents. C'est une approche sociale sélective intéressante. C'est la première fois depuis les années 80 que nous avons réussi à faire accepter cette démarche.
On ne touchera pas à la politique sociale pour équilibrer le budget mais on n'arrivera pas à sortir de la crise en épargnant.
Il faut donner une chance à la relance et aider ceux qui sont touchés par la crise.»
Le Jeudi : « Mais le système de pension par exemple sera peut-être difficile à maintenir ? »
J. A. : « Là aussi l’Etat doit être responsable et travailler pour le bien-être des générations futures. Notre ministre de la Santé et de la Sécurité sociale a réussi, pour la première fois, à tenir en équilibre les systèmes d’assurances sociales sans augmentation des cotisations et sans réduction des prestations.
Pour le système de pension, je pense que structurellement nous étions dans une période, après la table ronde sur les pensions, où nous devions restabiliser les réserves. C’est quand même un point important pour l’avenir. Il faudra que nous puissions en discuter en toute tranquillité et en fonction de la situation économique. »
Le Jeudi : « Les élections européennes apparaissent comme le parent pauvre de la campagne… »
J. A. : « La politique européenne ne peut pas être mise dans le carcan des élections pour le Parlement. C’est trop complexe. Les vrais intérêts nationaux ne se montrent pas dans une campagne. On a d’ailleurs bien vu la façon dont ça s’est cristallisé lors des référendums.
Ces élections sont néanmoins importantes pour le Parlement car il a beaucoup de pouvoir. Mais ce flou artistique qui existe dans l’UE entre l’aspiration au directoire et cette solidarité qui n’existe que superficiellement - et nous en savons quelque chose au Luxembourg -, toute cette dimension n’est pas reflétée par le débat actuel.
Il faut néanmoins encourager les électeurs à participer. Avec nos six députés nous ne pouvons pas changer grand-chose. Mais en tant que socialistes, il est important que notre liste soit renforcée. Nous avons besoin des socialistes au Parlement européen pour contrecarrer tous ceux qui voient dans l’UE une entité d’Etats qui coexistent et non des Etats qui défendent une politique d’intégration.
Et il y a des conceptions différentes de la politique sociale en Europe. Certains défendent une « américanisation » dans le sens péjoratif du terme de la conception de la politique sociale. C’est-à-dire que l’Etat s’occupe du minimum. Cette conception, il faut qu’elle soit intégrée dans un large débat. Beaucoup de nouveaux pays ont une conception très différente de la culture sociale que celle que nous avons au Luxembourg, en France, en Belgique ou en Allemagne. »
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