Le Jeudi: Horizons / Aveuglement et cynisme Horizons / Aveuglement et cynisme ================================================================================ Conny Meurisse on 2009-03-05 09:59:00 Annuler la dette des pays du Sud, interdire le dumping agricole et les agrocarburants: trois pistes pour mettre fin à l'ordre cannibale du monde. Olivier Tasch L'Occident est-il totalement aveuglé? Aveuglé des crimes abominables qu'il a infligés et inflige encore aujourd'hui aux pays du Sud? Le passé esclavagiste et colonial pour l'Occidental, c'est le passé précisément. C'est sans compter sur ce que Jean Ziegler, membre du comité consultatif du Conseil des droits de l'Homme de l'ONU, dans son ouvrage, La haine de l'Occident, appelle la «résurgence mémorielle» des peuples du Sud. «Plus un événement est traumatisant pour une société, plus profondément celle-ci l'enfouit dans sa mémoire. La conscience collective doit alors lentement apprivoiser l'horreur vécue. Ce n'est qu'après une longue période de maturation que la communication deviendra possible, que l'horreur vécue se transformera en objet d'analyse.» Le refoulement des crimes esclavagistes et coloniaux n'est plus. La mémoire blessée du Sud est aujourd'hui recouvrée dans un «brusque réveil» et s'érige face à la mémoire arrogante et négationniste de l'Occident. Pourquoi se réveille-t-elle maintenant? «C'est totalement mystérieux», confie Ziegler. La haine de l'Occident analysée par Ziegler n'est pas celle qui alimente la folie terroriste mais «une haine raisonnée», précise-t-il. La haine, que certains exégètes préfèrent d'ailleurs adoucir en colère, n'est pas sans fondements, loin de là. L'auteur rappelle par exemple la technique des «enfumades» inventée par le général français Thomas Robert Bugeaud, gouverneur général d'Algérie en 1840, et qui «consistait à enfermer la population de villages entiers dans des grottes devant lesquelles on mettait le feu […]. Lorsque le dernier râle du dernier agonisant s'était tu, les soldats muraient l'entrée de la grotte». LA MÉMOIRE PRIME Lorsque Sarkozy se rend en Algérie en décembre 2007, il va faire la douloureuse expérience de cette résurgence mémorielle. Abdelaziz Bouteflika demande en effet des excuses pour les crimes perpétrés au cours des cent trente-deux ans d'occupation. «La mémoire vient avant les affaires», estime le président algérien. À quoi Nicolas Sarkozy répond et articule finalement bien la position d'une grande partie de l'Occident: «Le passé il existe, l'avenir il est à construire. Moi je suis venu pour construire. Je ne suis pas venu pour la nostalgie.» ASTM L'association Action solidarité tiers monde fête ses quarante années d'existence en 2009. Quatre décennies au cours desquelles elle s'est affairée à aider les plus pauvres à sortir de la misère tout en leur laissant prendre en main leur développement. Dans le cadre des festivités prévues à l'occasion du quarantième anniversaire de l'association, Jean Ziegler était l'invité de l'ASTM pour présenter son dernier ouvrage La haine de l'Occident. Prochains rendez-vous et programme complet sur www.astm.lu L'Occident paie-t-il alors les actes barbares de ses sanguinaires aïeuls? Pas seulement. Car l'Occident d'aujourd'hui «s'inscrit dans la filiation directe des modes de production esclavagistes et coloniaux». Pour Jean Ziegler, «les esclavagistes ne sont pas morts. Ils sont transformés en spéculateurs boursiers». Mais l'Occident est-il vraiment le seul responsable? N'y a-t-il pas des dictatures comme la Chine ou même des démocraties comme l'Inde où des populations entières sont opprimées et meurent de faim? Pour Ziegler, «les oligarchies financières chinoises, indiennes et occidentales sont concurrentes et solidaires au sein du même système d'oppression et d'exploitation des peuples. La souffrance des populations alimente la haine de l'Occident». Sous la plume de Ziegler, tout le monde en prend pour son grade. L'OMC, le FMI et la Banque mondiale représentent «le dernier, et de loin le plus meurtrier, des systèmes d'oppression advenus au cours des cinq siècles passés». Une affirmation étayée à coups d'exemples implacables. Toutes les cinq secondes un enfant meurt de faim. «Un assassinat», selon Ziegler: d'après la FAO, la planète peut nourrir 12 milliards de personnes… «Mourir de faim ne tient pas de la fatalité». L'utilisation des agrocarburants est, au passage, un «crime contre l'humanité». Et que dire du dumping agricole qui fait qu'un produit européen se retrouvant sur les étals d'un marché africain est moins cher que les produits locaux? DOUBLE LANGAGE Quant à la crise économique actuelle, ses effets sont pervers. «Alors que les Européens mettent 1.700 milliards d'euros sur la table pour sauver les banques, le crédit humanitaire plonge.» Conséquence: l'ONU elle-même organise la sous-alimentation dans les camps des réfugiés du Darfour. Le minimum vital de 2.200 calories quotidiennes établi par l'ONU n'est pas tenu, les gens ne reçoivent que 1.500 calories car le crédit humanitaire n'est pas suffisant. Le double langage enfin. Fortement inspirée par les droits de l'Homme, l'ONU a fixé en 2000 les objectifs du millénaire, à réaliser d'ici 2015. Premier but cité à titre d'exemple: éradiquer la pauvreté et la faim. On en est encore loin, les choses ont même empiré, «dans l'hémisphère Sud, les épidémies, la faim, l'eau polluée et les guerres civiles dues à la misère détruisent chaque année presque autant d'êtres humains que la Seconde Guerre mondiale en six ans». Avec cette énième statistique effroyable, «aux yeux des peuples du Sud, le sommet du millénaire apparaît comme un pur exercice rhétorique, une nouvelle manifestation du double langage, du cynisme et de la mauvaise foi de l'Occident», écrit Ziegler. Pourquoi alors une réelle réaction de la minorité dominante se fait-elle tant attendre? «L'Occident ne comprend ni cette aspiration des peuples du Sud à un ordre du monde équitable et juste, ni leur détermination à parvenir à leurs fins. L'idée même qu'un autre ordre du monde, qu'une autre mémoire, qu'un autre vouloir sont possibles y est désormais discréditée. Du coup, jamais l'écart entre les déclarations et les pratiques réelles n'a autant nourri la haine.»