Le Jeudi: La guerre contre les mots a lieu tous les jours La guerre contre les mots a lieu tous les jours ================================================================================ Nicte Mazariegos on 2010-07-28 18:57:00 Jean Portante Il y a une guerre sourde, sournoise, implacable, dont personne ne parle. Elle ne fait pas la une des journaux. Elle n'apparaît ni sur le petit ni sur les grands écrans. Elle se propage au galop et sème ses ravages. Elle participe de la dérive. En est un des moteurs. C'est la guerre des mots. Ou, plus précisément, la guerre contre le mot. En apparence, nous nous parlons encore. Nous y mettons encore toutes les formes. Nous tentons encore de ne pas trop malmener syntaxe ni lexique. Les phrases qui apparaissent devant nous ont l'air d'être bien faites encore. Rien n'en trahit l'usure. Mais en réalité, dans le centre même de la parole, un travail de sape systématique creuse un tunnel sous le sens. Il y a écroulement de sens. Il y a, surtout, évidage. Il y a, comme le dirait Bernard Noël, «sensure». Voilà l'enjeu de la guerre contre le mot. Petit à petit, sans que personne ne crie gare, sans qu'il n'y ait déclaration ouverte, sans qu'on ne l'étale au grand jour, la machine à évider les mots grignote le sens de la parole. On la retrouve à l'œuvre partout, cette machine. Mais surtout dans la chose politique, celle-là même qui est censée donner un sens au vivre ensemble. Car c'est bien cela que devrait être la politique. L'outil de recherche du bonheur commun à l'intérieur la «polis». Or, il n'y a qu'à regarder autour, tout près d'ici ou plus loin, partout l'organisation de la vie dans la cité se fait contre les peuples. Partout s'est faufilé dans la politique le besoin de ne servir que quelques-uns au détriment de la communauté. Faire de la politique ne signifie plus se mettre au service du grand nombre. Faire de la politique signifie, par les temps qui courent, faire accepter au grand nombre que le monde ne tourne que pour quelques nantis. La communication nous vend ce que nous ne voulons pas Un mot magique, essentiel pour la vie en commun, a été détourné pour l'occasion. La communication. Il y a en lui ce que l'humain a de plus précieux: l'échange avec l'Autre. Donc le respect de l'Autre, la connaissance de l'Autre, bref, la vie en commun. Dans la bouche des politiques, des argentiers et de tous ceux qui participent du détournement du sens cependant, la communication n'est même plus l'ombre d'elle-même. Communiquer signifie soudain faire acheter dans un emballage attrayant ce que jamais nous n'achèterions parce que cela nous dessert. La communication nous vend ce que nous ne voulons pas. Les vendeurs s'évertuent à qui mieux mieux pour faire passer vers le grand nombre des idées et des propositions dont le grand nombre ne voit pas l'intérêt, puisque ces idées et ces propositions ne sont pas au service du grand nombre. Une arme clandestine Ce sont des vendeurs d'emballages vides. Ils fonctionnent par slogans. Ils vendent du toc. Ils parlent par formules préfabriquées. Ils appauvrissent le mot. La langue. Et non contents de briser la chaîne communicative, ils s'adonnent à leur jeu favori, le plus dangereux parmi tous, qui est celui du formatage des cerveaux. Il est sans doute là, l'enjeu central de la guerre qui sévit. Dans le formatage du cerveau. Les mots, ne l'oublions pas, sont de la pensée qui descend dans la bouche. Mais le chemin n'est pas à sens unique. Les mots descendent du cerveau et remontent sans cesse vers lui. Les évider de leur sens fait monter du vide vers le cerveau. Du slogan. Qui, à la longue, dans l'incessant va-et-vient entre le penser et le parler, installe durablement l'usure du sens dans l'esprit. Il y va donc de l'érosion de la pensée. Ceux qui dans la cité gouvernent et vendent leurs emballages vides ont besoin d'user la pensée du grand nombre, ou du moins de la brouiller. C'est pour eux une question de vie ou de mort. S'ils n'y parviennent pas, si le grand nombre réussit à sauvegarder le sens, les jours des gouverneurs sont comptés. La poésie est un acte de résistance contre le formatage du cerveau C'est là que gît le levier magnifique du mot poétique. La poésie, l'écriture littéraire en général, celle qui sans cesse réinvente les mots, celle qui sans cesse les sauve de l'écroulement, est une arme nécessairement efficace contre les videurs de sens. Une arme clandestine. Le poète, l'écrivain, travaillent dans la clandestinité. Travaillent et résistent. L'écriture créative est un acte de résistance. S'il y a une définition à donner aujourd'hui de la poésie, c'est celle-là. La poésie est un acte de résistance contre le formatage du cerveau. Son outil, ce sont les mots. Les mots mis en relation entre eux pour créer sans cesse des images inédites. Des mots qui se moquent du temps et du lieu et disent l'irremplaçable odyssée de l'humain. Des mots qui placent chacun d'entre nous au centre de la vie en commun. Des mots qu'on ne peut ni acheter ni vendre et qui, de ce fait, échappent au moteur même de la machine de domination ambiante qu'est le marché. Le marché réduit tout en chose. Tout devient donc marchandisable. À condition que ça rapporte de l'argent aux argentiers et aux gouvernants. Le mot poétique, lui, leur échappe. Ils ne parviennent pas à le chosifier. Ils ne parviennent pas à le dompter. Pour la simple raison que dès qu'ils déploient leurs tentacules, le mot s'est déjà enfui et a déjà créé une image nouvelle. Le mot poétique – l'art tout entier – dérègle la machine à formater les cerveaux. Il en est le résistant principal. Il est du côté du sens. C'est ce que viennent dire à Sète, les voix vives de la poésie des deux rives de la méditerranée. Qu'elles soient d'Europe, d'Afrique ou d'ailleurs, elle font partie d'une internationale du mot ayant décidé de résister à l'écroulement du sens.