Le Jeudi: Sur le chemin de Saint-Jacques (fin) Sur le chemin de Saint-Jacques (fin) ================================================================================ Nicte Mazariegos on 2010-07-28 19:03:00 J'ai commencé mon Camino en avril 2009 dans le Pays Basque français à la frontière espagnole, et j'ai parcouru le Camino Francès sur environ 170 km. Cette année, j'ai découvert le Camino del Norte, une variante assez peu fréquentée qui longe la côte Atlantique au nord de l'Espagne. J'ai relié Bilbao à Santander, un tronçon d'environ 130 km. Septième étape: Güemes- Santander (17 km) Un rayon de soleil me réveille en ce matin à l'auberge de l'Abuelo Peuto. J'ai dormi comme une souche, ma meilleure nuit depuis le début de ce bout de chemin! Je suis en pleine forme, prête à me mettre en route sur cette dernière étape vers Santander. Après un petit déjeuner en compagnie du Padre Ernesto, je prends la route en compagnie de Gabriel, l'unique autre pèlerin que j'aurai rencontré. Nous avons décidé de suivre la route que nous a indiquée le Père la veille au soir: nous ne l'avons pas regretté! Le chemin alternatif longe en effet l'océan Atlantique sur une quinzaine de kilomètres, et passe tantôt par la plage, tantôt sur le bord des falaises à une cinquantaine de mètres au-dessus de la mer. Plus loin, le chemin se poursuit sur la plage de Somo, d'où on a une vue splendide sur la baie de Santander, pour rejoindre un embarcadère. De là, un petit bateau emmène les voyageurs droit au cœur de la ville; contourner la baie à pieds prendrait deux jours entiers! L'entrée se fait ainsi en bateau depuis le Moyen Âge. L'accueil à l'auberge des Pèlerins de Santander a également été remarquable! Les pieds en compote, le dos en lambeaux, nous entrons dans le bar des pèlerins, voisin de l'auberge, afin de demander la clé pour pouvoir poser nos affaires et être plus légers pour visiter la ville. L'employée du bar nous reçoit. Elle a la cinquantaine et parle un français rudimentaire. Elle nous raconte que, dans son temps, elle était prostituée à Lyon, qu'elle aimait les hommes, l'alcool et la bonne chaire. Elle a déjà quelques verres dans le nez. Dernier jour Lorsque Gabriel lui dit qu'il vient du pays basque français, la femme commence à s'exciter et entre dans un état de patriotisme extrême... Elle devient écarlate, elle se met à crier, son nez à quelques centimètres du visage de Gabriel. Elle martèle la table de ses poings et menace de le virer dehors et de lui interdire la nuitée s'il prononce ce nom encore une seule fois! Gabriel le prend en souriant. Moi, je suis sur mes gardes: j'ignore si ce n'est que de la rigolade, et je flaire la bagarre. Heureusement, la vieille dame est rapidement rappelée au bar par de nouveaux clients. Gabriel en profite pour s'éclipser: il va s'acheter de nouvelles semelles! L'incident est clos. Le soir, je décide d'aller visiter la cathédrale. J'ai de la chance, la messe vient de commencer, et je décide d'y assister. Bercée par les sons d'une langue que je ne comprends pas, je me laisse aller, mes pensées vagabondent, je repense au chemin que j'ai fait, à ce que j'ai appris, à ma famille et mes amis qui m'attendent à la maison, à ce dernier jour sur le Camino... Je me détends et ça m'a fait du bien. Avant de sortir de l'église, j'allume une bougie pour ma mère, et en ce moment j'espère qu'elle aura un jour la force et le courage de se mettre elle aussi en route sur son propre chemin. Huitième étape: Santander-Boo de Pielago (14 km) Ce matin, il pleut à Santander. Je me réveille en sueur dans un dortoir surchauffé, la nuit n'était pas vraiment reposante. Pour me remonter le moral, au lieu de prendre cette journée pour visiter la ville comme prévu, je décide de faire un «cadeau de moi à moi»: je continue vers Santiago de Compostela! Une dernière étape, une étape-cadeau, un bonus! Je quitte Santander dans la pluie. La ville est grise, les gens pressés. Mais mon cœur est gai. Je marche d'un pas léger, le sac ne me pèse pas. Je suis consciente de la chance que j'ai de pouvoir – une nouvelle fois – utiliser mes pieds, mon corps, pour me déplacer et aller là où je veux aller. Consciente de la chance aussi de pouvoir être sur un tel chemin, la chance de pouvoir faire tant d'expériences nouvelles, d'apprendre à me connaître à travers cela. Cette étape a pour moi une saveur aigre-douce: je suis consciente que là, c'est réellement la dernière étape de cette partie du Camino, et en même temps, j'ai l'impression d'avoir volé un instant précieux à la vie... Je suis heureuse de pouvoir la faire! J'arrive à Boo dans un soleil éclatant après 4.30 heures de marche. Je m'arrête à la gare de la FEVE, où je décide de prendre mon déjeuner (pain et chocolat) en attendant le train qui va me ramener à Santander. Je n'ai plus revu Gabriel, et cela me déçoit un peu. J'aurais bien aimé lui dire au revoir et lui souhaiter «buen camino»... Je bois un maté à Santander. Je n'ai pas envie d'arrêter de marcher... même si cette année, le chemin n'était pas aussi dur que celui de l'année précédente, c'est différent: cette fois-ci, je n'ai pas eu à me poser de questions, ce qui compte, c'est de marcher et de vivre au jour le jour. Je me rends compte que c'est pour cela que je suis faite, que l'Homme est fait. Je me sens reliée au Courant de la Vie. Le Camino de Santiago, ce n'est autre chose que ça: l'immersion dans le Courant de la Vie. Josepha Broman