Le Jeudi: Jean-Claude Reding: «Ce sont des contre-réformes» Jean-Claude Reding: «Ce sont des contre-réformes» ================================================================================ Marina on 2011-04-28 15:20:00 PROPOS RECUEILLIS PAR Jérôme Quiqueret Pour la réforme des pensions comme celle de l'assurance maladie, vous déplorez que vos propositions ne soient pas débattues. Avons-nous un problème de démocratie? J.-C. R.: «Je n'irais pas aussi loin. C'est un problème de politique qui vise uniquement l'aspect budgétaire et financier des choses et ne considère pas les aspects plus sociétaux, plus profonds. Prenons la réforme de la santé. Finalement, qu'en a-t-il résulté? Une augmentation de la participation du patient. Mais je ne vois pas les réformes de la qualité des soins. Les projets de médecin référent, de dossier électronique du patient ou de filières de soins attendent toujours leur réalisation. Ce qui reste, c'est l'équilibre budgétaire de la caisse. La même critique vaut pour la réforme des pensions. Il y a une mesure assez simpliste consistant à dire que les gens vont vivre plus longtemps, le coût va augmenter, donc ils doivent travailler plus longtemps pour la même retraite. Point à la ligne. Alors que le développement démographique implique beaucoup plus de choses... Beaucoup d'illusions sont créées. Pour beaucoup de gens, fatigués, malades, il n'est pas possible de travailler plus longtemps. Et d'un autre côté, il y a les situations de perte d'emploi qui ne sont pas thématisées puisqu'il faudrait aussi des réformes au niveau du droit du travail. Il manque la question du temps partiel à partir d'un certain âge, l'adaptation du système de retraite aux nouvelles formes de biographie professionnelle. Est-ce qu'on ne pourrait pas aussi prévoir une augmentation structurelle du congé parental tout en faisant payer une cotisation pour la pension? Avec une vision un peu courte, on risque de faire une réforme vue à juste titre comme une régression. La réforme projetée est un retour en arrière, pour la formule de calcul, d'un quart de siècle.» Pourquoi le pays ne semble pas "réformable" vers plus de progrès social? J.-C.-R.: «Les réformes, depuis une vingtaine d'années, visent à créer un cadre dérégulé pour faire le plus rapidement possible des affaires. Ce système est à l'origine de la crise à répétition qu'on vit depuis une dizaine d'années. [...] Au fond de cette crise repose un système où la richesse créée est partagée de façon injuste, où il y a une dérégulation au niveau du secteur financier mais aussi au niveau du droit du travail. Il y a une pression sur le coût du travail, qui se fait par le biais d'une diminution de la protection sociale. Ce ne sont pas des réformes mais des contre-réformes. C'est la volonté de détruire finalement l'État social [...]. Nous exigeons un changement de cette politique. Mais au niveau européen, avec le pacte Europlus, je dois conclure qu'aucune leçon n'a été tirée. Le seul paramètre qui est prévu pour la compétitivité, c'est maintenant la question salariale, la mise en place systématique du contrôle de l'évolution du coût salarial. La question de la valeur de l'euro n'est pas du tout prise en compte. [...] La politique demande à la BCE un euro fort, alors il ne reste plus que les salaires pour faire pression. Si on n'arrive pas à bloquer par la pression syndicale, on prépare le terrain pour la prochaine crise. La question de l'emploi n'est pas intégrée dans la politique monétaire, axée sur un euro fort et une inflation très basse. C'est un choix économique contesté qui va à l'encontre de l'emploi et du pou*voir d'achat. On renforce encore les tendances néolibérales. Je suis assez pessimiste sur les possibilités de trouver des solutions dans le dialogue sur cette base-là.» ____________________________________________________________________________________________________________________________________ Le président de l'OGB-L tiendra une déclaration socio-politique ce jeudi 29 avril à 17.00h à Niederwiltz. Le 1er mai, le syndicat indépendant organise sa traditionnelle Fête du travail, des cultures et du dialogue à l'abbaye de Neumünster. Avec un village gastronomique, des animations pour enfants et de nombreux concerts. Programme sur www.ogbl.lu. Le LCGB sera à Wiltz pour des discours suivis d'un défilé. Même concept pour la FNCTTFEL au casino de Bonnevoie à 10.30h. C'est donc au niveau politique que cela se joue? J.-C. R.: «Le politique doit comprendre qu'il doit changer. S'il ne le comprend pas, le projet européen va prendre de plus en plus l'eau. Si l'alternative pour les gens sont les conservateurs de droite, même d'extrême droite, on l'aura détruit. En ce moment, au niveau européen, on fait une politique en faveur de Marine Le Pen. On l'a vu aussi en Finlande, en Suède, en Hongrie...» «Morosité» Justement, l'extrême droite surfe sur les problèmes liés à la globalisation et à la financiarisation. Y a-t-il une réponse de gauche crédible? J.-C. R.: «Oui. Il y a des possibilités de faire une autre politique économique. D'abord, il faut un projet industriel économique qui se fonde sur le marché intérieur européen et arrêter d'axer tout sur l'exportation. Il faut ensuite intégrer une croissance salariale, non pas une déflation. [...] Il faut orienter cette économie vers de nouveaux projets, une économie verte qui donnerait de nouvelles chances de développement. Mais cela nécessite un certain protectionnisme pour ne pas pénaliser une entreprise de l'Union européenne qui essaie de limiter les dégâts environnementaux mais serait concurrencée par d'autres qui n'y font pas attention. [...] Enfin, il faudrait en conséquence donner plus de moyens à l'UE au niveau budgétaire pour pouvoir faire une politique industrielle [...]. Mais tout cela va à l'encontre des théories en vigueur au niveau de la politique monétaire et du libre-échange.» Les socialistes ont-ils la plus grande responsabilité pour porter ce projet? J.-C. R.: «Les socialistes comme les partis ayant une tendance sociale, tel le parti chrétien-social, mais aussi les Verts, qui ont une vocation sociale. Tous devraient être porteurs d'une alternative. Les partis socialistes ont peut-être la plus lourde responsabilité car [...] ils ont un ancrage historique qui leur fait porter une responsabilité. Notre critique est que trop souvent, en Europe comme au Luxembourg, ils expliquent leur politique en déclarant que sans eux ce serait pire. Cette explication n'est pas une perspective politique.» À l'heure où on parle de chômage et de réforme de l'Adem, serait-il pertinent de parler de partage du travail? J.-C. R.: «Je reste convaincu que, si on veut donner du travail à tout le monde, la réduction du temps de travail reste toujours un objectif et un moyen. Mais, actuellement, il n'y a aucun appui politique pour un tel changement. Je crains d'ailleurs que, si on abordait cela au niveau politique, on aurait fort à faire pour s'opposer à une flexibilité outrancière du temps de travail. Dans ce cadre-là, je suis actuellement prudent avec la discussion sur l'organisation du travail. Mais fondamentalement, c'est un objectif à beaucoup de titres justifié.» Dans son discours sur l'état de la nation, Juncker a proposé de faire de l'aide aux exclus "une priorité politique plus importante que les droits acquis dont nous sommes si épris, plus importante que les attentes exagérées dont nous ne cessons de faire une condition". Qu'en pensez-vous? J.-C. R.: «Veut-il dire qu'on va aider les sans-abri, les jeunes toxicomanes en diminuant la protection sociale et les acquis sociaux des autres? Alors, il faudrait le dire clairement. Il y a vingt-cinq ans, à la gare de Luxembourg, on trouvait deux ou trois clochards pittoresques. On ne trouvait pas beaucoup de jeunes désœuvrés et drogués comme aujourd'hui. Qu'a fait le gouvernement durant ce temps pour en arriver à ce constat désastreux qu'il a à juste titre tiré? [...] Ce serait désormais "ne demandez rien car il faut de l'argent pour en distribuer aux pauvres". On pourrait aussi voir où se trouvent les origines de ce désœuvrement. Je sais bien que tout ne s'explique pas mécaniquement. Mais les inégalités sociales qui augmentent, le chômage qui existe, les travaux précaires, l'absence de vraies perspectives pour les jeunes, tout cela donne le vivier pour ces pathologies sociales.» C'est la journée du livre. Celui de S. Hessel Indignez-vous! fait fureur dans tous les pays. Quelle est votre principale source d'indignation? J.-C. R.: «Je dirais que je m'indigne vis-à-vis de la morosité ambiante au niveau politique, l'absence de volonté de faire un monde meilleur et la tendance à s'accommoder de ce qui va mal.»