J'accuse!
Une famille sénégalaise au Luxembourg déchirée par le «système»
Non, je ne prétends pas me prendre pour l'illustre et génial auteur de «Germinal». Mais que peut – voire doit – faire un journaliste lorsqu'il assiste à l'exécution d'une des plus violentes décisions de justice qui soient, à savoir l'enlèvement par l'État de jeunes enfants à leurs parents, et que cet acte «de justice» est injuste?
David Broman
Certes, le journaliste, comme tout citoyen, ne peut pas s'ériger en juge, et il ne peut pas s'opposer à l'exécution d'une décision de justice prise dans le cadre d'un État de droit.
Comme il lui incombe avant tout d'informer ses lecteurs, commençons par là. L'information.
L'histoire est longue, tortueuse, et chacun y va de son témoignage. Abdoulaye, 59 ans, d'origine sénégalaise et ayant vécu près de vingt ans en Italie (il a notamment travaillé à l'université de Sienne et aura droit, à ses 65 ans, à une pension italienne), arrive au Luxembourg, avec sa femme, Yacine, et sa fille (née à Luxembourg en 2007), Aïcha. Comme il avait trouvé un travail comme cuisinier africain dans un restaurant de la Ville, le 21 juin 2010 (quatre jours avant la naissance de son fils), Abdoulaye reçoit un permis de séjour des autorités luxembourgeoises, permis valable jusqu'au 12 avril 2011. Rapidement, il se voit obligé de changer d'employeur, avec quelque temps d'inactivité, et finit par trouver du travail stable comme aide-cuisinier à Belval.
Ayant demandé le renouvellement de son permis de séjour, il reçoit, en juillet 2011, une lettre du ministre de l'Immigration l'informant de l'intention de ce dernier de refuser la demande de renouvellement du permis. L'administration justifie ce refus par le fait que le titre de séjour ne «permettait [...] pas le changement de profession sans accord préalable» de sa part. De même reproche-t-elle à l'intéressé d'avoir été «sans ressources personnelles pendant au moins trois mois sur une période de douze mois». Elle constate enfin: «Depuis le 15avril 2011, vous ne disposez plus d'aucun moyen d'existence légalement acquis» – ce qui n'est pas étonnant, l'employeur d'Abdoulaye ayant dû le licencier puisque ce dernier n'avait plus de permis de séjour.
En fait, ce que l'Immigration reproche à Abdoulaye, c'est d'avoir vécu la vraie vie. Pour l'administration, un immigrant n'a pas le droit de vivre une vraie vie, il doit être un surhomme, il doit travailler, il ne peut pas être licencié, il ne peut pas travailler pour une société qui fait faillite, il ne peut pas travailler à temps partiel, il ne peut pas chômer, il ne peut pas se trouver sans revenus, sans l'autorisation préalable de l'administration.
Ah oui, c'est juste, l'adage dit «la loi est dure mais c'est la loi» et, si la loi exige de la part des immigrés l'impossible, eh bien, c'est comme ça! Par contre, l'adage qui dit «À l'impossible nul n'est tenu» ne s'applique pas aux immigrés. Semble-t-il.
Représailles
Pendant ce temps, Abdoulaye est aussi harcelé dans sa vie privée par un système d'arnaque au logement.
Un soi-disant agent immobilier du nom d'Adriano Nascimento, avant de disparaître dans la nature, l'introduit à une propriétaire d'un tout petit studio à Bertrange, propriétaire qui loge, semble-t-il, une quinzaine de travailleurs étrangers, portugais pour la plupart.
Abdoulaye ne sait pas qu'elle est connue du coin comme pas très nette et ne s'en rendra compte, quelques semaines après son entrée dans l'appartement, que lorsqu'il refuse de s'acquitter du loyer tant que la propriétaire refuse de lui en donner un reçu. En représailles, la propriétaire lui coupe l'eau et l'électricité.
Abdoulaye fait venir la police de Capellen, qui oblige la propriétaire à les rétablir. Mais elle insiste et Abdoulaye se verra obligé d'appeler la police à une dizaine de reprises. Entretemps, il obtient, de la part de l'administration de Bertrange, un certificat de résidence en bonne et due forme.
Devant vivre avec sa famille sans eau ni électricité, Abdoulaye rencontre le bourgmestre de Bertrange, Frank Colabianchi, qui promet de l'aider mais sans suite concrète. Il consulte aussi une employée sociale de l'Office social commun à Mamer. Mais le temps passe et aucune démarche n'est faite pour forcer la propriétaire à rétablir l'eau et l'électricité.
Au contraire, Abdoulaye se voit encouragé par l'Office social, qui semble écouter la propriétaire plus que la famille sénégalaise, à vivre dans un camping ou à l'hôtel – avec pour conséquence la perte de sa résidence – «solution» qui n'en est pas une alors que la procédure de renouvellement de son permis de séjour est en cours. On lui offre finalement, «pour l'aider», des billets d'avion pour retourner au Sénégal. Sans eau ni électricité, sans emploi à cause d'un renouvellement de permis de séjour qui est mal engagé parce qu'il avait trouvé du travail, Abdoulaye et sa famille résistent et tiennent, notamment grâce à un généreux voisin, cinq mois.
Entretemps, la propriétaire obtient du juge de paix un (semblant d')ordre d'expulsion. C'est sur la base de cet ordre et du fait que la commune estime que son logement est insalubre que l'Office social lance l'ultime assaut contre cette famille mise à genoux par ces multiples harcèlements: il saisit le tribunal de la jeunesse et convainc la juge Gisèle Hubsch que les enfants d'Abdoulaye «se trouvent actuellement en danger physique et moral dans [leur] milieu familial et qu'il y a urgence» de retirer les enfants de l'autorité des parents et de les placer (dans des foyers séparés). Abdoulaye et son épouse, parents doux et aimants, n'ont jamais été consultés.
L'Enlèvement
Le jour même, soit le vendredi 30 septembre dernier, les forces de l'ordre se rendent à l'école de la petite fille de 4ans et l'embarquent sans qu'elle ne puisse voir ses parents. Quelques heures plus tard, une dizaine d'agents arrivent à la maison pour s'emparer du petit garçon de 14mois – «permettant» à la mère de l'accompagner jusqu'à l'entrée du foyer.
Depuis, les parents n'ont pas réussi à voir leur fille, et la mère n'a le droit d'allaiter le petit que deux fois vingt minutes par jour.
Vous parlez d'une solution! Voici un homme et une famille d'une intégrité et d'une douceur exemplaires, qui essaient pacifiquement et civiquement de vivre dans une société qui n'arrête pas de s'acharner sur eux, de les harceler avec toutes sortes d'exigences plus inaccessibles et injustes les unes que les autres, et qui n'a d'autre solution à proposer que la violence d'un placement forcé des enfants loin de leurs parents.
Non, je prétends pas être Zola. Mais si je ne puis être ni juge, ni policier, outre mon obligation de journaliste à informer, il m'incombe surtout d'être et de rester citoyen. Et le citoyen, dans un État de droit, se doit parfois d'accuser. Parfois, accuser, c'est tout ce qu'il lui reste comme droit.
J'accuse donc. J'accuse avant tout un système donneur de leçons, imprégné encore d'une mentalité colonialiste. J'accuse cet État, qui se prétend «de droit» mais qui est en fait coupable d'une violence inouïe sur des populations fragilisées, comme ces immigrés sénégalais qui nous honorent en désirant partager avec nous la richesse qu'ils sont. J'accuse notre société qui se contente de se prétendre «riche» mais qui est d'une pauvreté navrante parce que sa «richesse» passe encore par le pillage de l'Afrique et la négation des besoins humains d'êtres qui ne sont pas des machines.
J'accuse notre système économique violent qui s'empare des terres mêmes d'économies locales africaines pour en faire des marchés mondiaux, forçant les Africains à fuir leur pays et à courir dans les bras de leurs bourreaux.
J'accuse un système politico-judiciaire qui enferme les consciences dans un autisme qui nie la violence, violence destinée à fragiliser pour mieux casser les individus fragiles que sont par définition les populations d'immigrés.
J'accuse tous les participants volontaires à cette justice scélérate qui prétend que sortir des enfants de leur famille est une solution, alors que les parents ne sont coupables que de tenter, contre vents et marées, de survivre dans les terrains minés qu'on leur offre aussi comme «solution» à «leurs» problèmes.
J'accuse donc l'État luxembourgeois de s'être rendu coupable d'un des actes les plus indignes qui soient, propre aux régimes les plus autoritaires, à savoir l'arrachement injustifié de deux enfants à leurs parents.


dbroman@le-jeudi.lu
Merci !!!
David Broman
Est ce que cette famille a eu un accompagnement, une préparation à un éventuel retour, départ "volontaire" et pourquoi nous nous cachons derrière les lois, ou toujours une interprétation reste possible, une décision humaine.
Surtout si nous revendiquons un manque de travailleurs pour faire tourner le "marché de l'emploi". ...
Merci à David pour sa position citoyenne à l'aube de l'année européenne de la citoyenneté en 2013 ...
Nicki Weisen
691 254 854
les voisins de ce couple sont exemplaires et oui tous ces structures public cheres ont échoue et mal fait leur travail une fois de plus: attitude du proprietaire, couper leau est interdite, le bourgmestre l assistante sociale le juge le ministere la totale
Pauvre Mentalité De Justice,de Ministres et de tout ceux qui se sont sali les mains dans cette sale histoire.
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