Chaque mot contient l'univers tout entier
Discours prononcé par Jean Portante à Mersch, au Centre national de littérature, le 14 octobre 2011, à l'occasion de la remise du Prix national de littérature Batty Weber par la ministre de la Culture, Octavie Modert.
Jean Portante
Les mots disent difficilement les choses qu'ils sont censés dire. Et s'il en est ainsi, c'est parce que les mots ne sont pas les choses. Sur le mot «chaise», je ne peux pas m'asseoir. La chaise est dans la réalité, alors que le mot chaise est une image. Donc de l'abstraction. Donc de la fiction. Quand il a commencé la grande aventure du parler, puis de l'écrire, l'être humain a fait entrer tout ce qu'il voyait, touchait, sentait, goûtait, entendait, dans l'univers de la fiction. Voilà une chose qu'on a tendance à oublier. Non seulement la littérature, mais toute activité du langage, qu'elle soit orale ou écrite, est du ressort de l'image, donc de la fiction.
Ce que fait la littérature dans tout cela, c'est inventer, forger de nouvelles images en allant puiser dans l'infini des possibilités qui l'alimentent. C'est ainsi qu'on a su soudain donner à la montagne un pied ou au désir des ailes ou à la gloire des sentiers… Le chantier ouvert par la parole, puis, tout récemment somme toute, il y a à peine six mille ans, par l'écriture, s'est inscrit dans une trajectoire montante qui a légué à l'humanité les grandes œuvres que nous savons et qui, comme nulle autre réalité, alimentent notre imaginaire.
Il s'agit là d'une richesse unique, inouïe, irremplaçable. Comme si une main, par-dessus le temps, faufilait sans cesse à une autre main un témoin de plus en plus enrichi d'imaginaire nous permettant de démultiplier à l'infini la matérialité. Que seraient un bateau, un train, un avion, une voiture sans l'imaginaire du voyage et de l'évasion, du départ et du retour, du lointain et du proche, de l'ici et de l'ailleurs...
Tout cela, toute l'aventure de la parole et de l'écriture, n'est cependant possible que parce que les mots, comme je l'ai dit d'emblée, disent difficilement les choses qu'ils sont censés dire. Parce qu'ils s'inscrivent dans une complexité de l'univers qui, à chaque moment, vibre en eux. Dans chaque mot, il y a la naissance de la parole, dans chaque parole, il y a l'apparition de l'être humain, dans chaque être humain, il y a l'arrivée de la vie sur Terre, et dans chaque vie, il y a l'univers qui lui a donné naissance. Chaque mot est à lui seul la complexité de l'univers. Il ne peut donc pas être emprisonné entre les quatre murs qui nous entourent. Il ne peut pas être capturé ni apprivoisé. Chaque fois qu'on croit qu'on l'a conquis, il s'échappe. Aucune idéologie, aucune politique ne peut le faire sien. Le mot est l'humanité toute entière, alors que l'idéologie et la politique morcellent l'humanité, la divisent en pauvre et riche, en dominé et dominateur, en étranger et autochtone, etc.
La dérive du sens est invisible
On comprend alors que cela ne plaît pas à tout le monde. On comprend alors que ceux à qui cela ne plaît pas que le mot soit si riche et si complexe tentent, non de le détruire, parce qu'eux aussi ont besoin de sa fiction, mais de l'appauvrir, de le vider de son imaginaire, d'en extirper l'histoire de l'aventure humaine. Quand par exemple ils parlent d'identité, ils pensent au lopin de terre sur lequel ils vivent, à la nation et au drapeau à défendre, aux frontières qu'il faut tracer, aux murs qu'il faut ériger, à l'étranger dont il faut se méfier, bref à l'autre qu'il faut exclure.
Or le mot identité contient, comme chaque mot, lui aussi l'humanité entière. J'ai en moi le feu qui a été découvert, la roue qui a été inventée, j'ai en moi la parole et l'écriture, j'ai en moi tout ce qui a été fait par la main et la tête humaines. Et tout un chacun a en lui tout ce qui a été fait par la main et la tête humaines. Et moi, comme vous, comme tout un chacun, est l'humanité entière. Celui qui pense que seul son lopin de terre fait partie de son identité ne sait ni écrire ni compter, ni parler ni penser, parce que rien de tout ça n'est né sur son lopin de terre. Tout est venu d'ailleurs. Tout a fait un voyage pour venir jusqu'à lui.
Or, il se fait que, à une vitesse vertigineuse, cela est en train d'être gommé de nos têtes. C'est la dérive la moins visible et la plus néfaste de notre époque. La dérive économique se voit. La dérive politique se voit. La dérive sociale se voit. Mais la dérive de l'effacement du sens, de l'effacement de l'imaginaire, de l'effacement de l'humanité en chacun de nous est invisible.
Pourtant ils sont là les effaceurs. Ils sont dans la sphère scolaire, dans la sphère médiatique, dans la sphère politique, dans la sphère religieuse, dans la sphère de l'industrie de la marchandisation de la culture. Dès que nous ouvrons une oreille, ils se font entendre, dès que nous ouvrons un œil ils s'imposent à notre regard.
Leur tâche première est de transformer les mots en coquilles vides, en emballages sans rien dedans, en slogans du moment. Ils nous servent la simplification, parce qu'ils savent que notre quotidien est devenu si harassant, si lassant que nous avons de moins en moins de forces pour nous approcher de la complexité. Parce qu'elle demande un effort, la complexité. Alors que la simplicité est au bout de notre télécommande. Ils nous éloignent de la complexité. Ils nous plongent dans la simplification. Dans la formule. Et préparent par là l'ère du «prêt-à-parler» et du «prêt-à-penser».
Tout cela est devenu un système. Une dictature. Une dictature qui prolonge celle de l'économie et de son marché qui, elle, prépare l'ère de l'humain jetable.
Écrire, créer de nouvelles images, de nouveaux imaginaires, remplir à nouveau les mots d'univers est, dans tout cela, l'office de l'écrivain. Qu'il se sente dès lors engagé ou pas, il est, s'il prend son office au sérieux, en porte-à-faux avec le système. L'écrivain, en écrivant, résiste à la machine du «prêt-à-parler» et du «prêt-à-penser». Non seulement il lui résiste, mais il est son ennemi mortel. Non seulement il est son ennemi mortel, mais il est en guerre contre elle. Non seulement il est en guerre contre elle, mais il doit la gagner cette guerre.
Car, s'il la perd, soyons en certains, l'humanité ne sera plus humaine. Si gagne l'effacement du sens et de l'imaginaire, si les mots ne contiennent plus l'univers tout entier pour ne plus dire que le lopin de terre, la belle aventure humaine aura échoué.
Magique, touchant, grave
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