Dernier Jeudi avant le 6 mai
Dernier Jeudi avant le 6 mai.
Claude Frisoni
Le ciel se teint des nuages du drame!
Et hop, deux alexandrins pour conférer à cette chronique toute la solennité requise en pareille circonstance. Mon âme saigne en effet, car me voilà à quelques jours, quelques heures d'un cruel déchirement. Celui qui m'a accompagné depuis maintenant une dizaine d'années, celui qui a partagé mes jours gris et mes nuits blanches, celui qui m'a donné énergie et vitalité, celui qui fut l'objet de tous mes ressentiments, celui qui a alimenté ma vindicte obsessionnelle… celui-là va s'évaporer dans les limbes de la mémoire collective! Que vais-je devenir sans lui?
Je sais bien que le cheptel politique restera riche en fats, en arrogants incultes, en prétentieux inutiles, en vils et en vilains, en vains et en vaniteux, en malfaisants et en faisans femelles, en outrecuidants et en outres pédantes, en menteurs et en tricheurs, en profiteurs et en usurpateurs… mais aucun, je le crains, aucun ne sera à même de réunir toutes ces qualités, que le presque regretté et déjà si regrettable Tsar Kosy possédait.
Alors, sa disparition sera pour moi un vrai drame. Chaque semaine, il me faudra me creuser des méninges jusque-là ménagées. Il me faudra scruter les faits et gestes des uns et des autres pour espérer débusquer le ridicule, le nuisible, le déplorable, le dérisoire, le désolant. Durant cette décennie, tout cela me fut offert sur un plateau. Il me suffisait de le regarder gesticuler, baragouiner dans cette langue approximative qui est au français ce que le vinaigre est au margaux, grimacer, éructer, divaguer, menacer, blablater… pour que mes doigts s'activent et frappent sans douceur le clavier de mon ordinateur. Point n'était besoin de chercher, de réfléchir. La boîte à conneries débordait sans cesse pour mon plus grand bonheur. Dix ans de facilité. Pour moi, le réveil va être brutal! Et ces cinq dernières années! Plus riches encore en absurdités, en débilités, en pitreries. Du pain bénit!
A la veille de la disparition des écrans de mon héros favori, je suis étranglé par l'angoisse. Mais de quoi vais-je bien pouvoir parler? Devrais-je renoncer à cet exercice hebdomadaire? Je ne puis m'y résoudre, tant je prends du plaisir à user et abuser de cet espace de liberté! Mais ce filon s'étant épuisé, où trouver l'inspiration? Je ne ferai certes pas de cadeaux à son successeur, je ne serai pas coupable d'indulgence, mais nul ne pourra concourir avec le sortant! Une certaine nostalgie s'empare de moi. Pour me consoler de cette future et brutale séparation, je me tourne vers le coffre à souvenirs. Quel serait mon palmarès? Mon hit-parade? Difficile à dire. On ne sait que choisir! Certes, les duos ont été inoubliables. Avec Berlusconi, l'alter ego. Avec George W. Bush, le cowboy idiot. Avec Hortefeux, le copain facho. Avec Kadhafi, le copain pétro! Avec Poutine et la vodka de trop… Certes, les exploits rhétoriques ont été innombrables. Du «casse-toi pauv'con» au «vrai travail», en passant par «descends, si t'es un homme», sans oublier «avec Carla, c'est du sérieux».
Certes, certes, tout cela fut bel et beau… Mais que choisir? Ah, peut-être le duo qui conduisit au geste le plus significatif, le plus symbolique, le plus synthétique. Le résumé d'une œuvre, en quelque sorte. Plus fort que le Fouquet's ou le yacht de Bolloré. Ça s'est passé le 20 décembre 2007. Le Tsar est allé voir le pape. Il est arrivé avec un quart d'heure de retard, histoire de bien marquer sa déférence. Et puis, sous les ors du Vatican, il a présenté au souverain pontife l'ami qu'il avait choisi pour l'accompagner. Jean-Marie Bigard himself. Le célèbre inventeur du «lâcher de salopes». Bigard qui est à l'esprit français ce que McDonald's est à la gastronomie! Le moment fut historique. Et tandis que Benoît, seizième du nom, tentait de s'imprégner de la majesté de cette rencontre, le Tsar envoyait des SMS avec son smartphone. Le contenu du message ne fut pas révélé à l'époque, mais devait s'approcher du texte suivant: «Eh, tu devineras jamais d'où j't'écris. Chuis au Vatican chez l'pape. Et Bigard est avec moi. Sans déc. Lol et mdr.» Ça restera, pour moi, le plus grand moment! Car quand le grotesque obscène, la stupidité infantile, la grossièreté dénuée de vergogne, la débilité, l'inconscience atteignent de tels sommets, c'est de l'art!
Alors, salut, l'artiste! Je ne t'oublierai jamais. Car ton mépris de la culture aura au moins permis de démontrer une chose: science sans conscience n'est que ruine de l'âme. Mais quand on retire science à con-science, il ne reste que…


Émouvant !
Il est émouvant, le Président de la Transe,
Quand il parle de la France et qu’il parle à toute la France.
"Je vais vous protéger", lui promet-il avec déférence.
Et il est, parfois, épatant !
"Du Palais de l’Elysée, argumente-t-il,
Je suis, bien évidemment, le mieux placé
Pour veiller sur les Champs du même nom.
Car, le chantier que j’y ai ouvert est sans précédent.
Il est énorme comme jamais aucun autre dans le passé ne l’a été.
Il est historique, te dis-je, poursuit-il soudain familier !
Dans les jardins de tous les Palaces acquis par les vrais Arabes,
Des vraies tentes seront installées pour compléter leur confort.
Pas la tente du Bédouin massacré dans les conditions que tu sais.
Des cordons de sécurité pour te protéger de l’invasion par les hirondelles des Printemps
Arabes, j’en ferai ériger. Alors, authentiques émirs, actionnaires de vraies Banques,
Prêteurs sans intérêt, investiront dans tous les secteurs économiques vitaux
Pour attirer vers la France, entre autres, les meilleurs vrais footballeurs.
Ne seront pas moins retenus, parmi tous les vrais Français, les vrais entrepreneurs.
Qui sauront à leur tour réserver une place adéquate aux Fonds Souverains Chinois.
Alors, couleront à grands flots, ininterrompus, les précieuses liquidités.
Me soutient, pour cette raison, le plus illustre des anciens Présidents vivants,
Le vrai connaisseur des valeurs clinquantes que recèle une certaine Centrafrique. C’est dire !
Ma chère France, ils ironisent sur mon inculture alors que je suis ton Delacroix ressuscité.
Je ne peindrai pas pour autant une quelconque fresque de Paris.
J’y ferai plutôt construire ces Merveilles d’Asie et surtout d’Arabie
Qui éviteront que les Français s’égarent à l’avenir,
Au Proche, au Moyen ou en Extrême-Orient avec le grand risque
D’y être pris comme otages par des hordes de terroristes.
Je suis ton Chateaubriand des temps nouveaux, inspirateur bientôt d’un Orientalys’ land
Concurrençant à la loyale et de façon non faussée le Parc de Disneyland,
Réceptif bling-bling qui ne s’est pas distingué à mon égard par une grande reconnaissance.
Aux Russes, aux anciens Russes Blancs, je dis bien : Blancs, c’est important !
Seront dévolues ta Côte Atlantique et ta Côte d’Azur.
Ils y seront rejoints par les nouveaux Russes riches !
Aussitôt, reviendra à la vraie Droite le bon vrai caviar
Préempté et nationalisé de longue date par la Fausse Gauche.
Qu’ils s’en aillent tous, où ils veulent aller, les militants des Partis staliniens,
Les chercheurs qui ne trouvent pas, les philosophes partisans,
Les élites bobos du Boulevard Saint-Germain, les "médiacrates", gauchistes invétérés
Et tous les corps intermédiaires... ces empêcheurs de tourner en rond.
Entre nous, ma chère France, il ne peut plus y avoir de place
Même pour la plus mince feuille de papier à musique !"
Il gesticule. Il gesticule encore, il gesticule toujours.
Il hausse les épaules : d’abord l’une
Puis l’autre. Puis les deux en même temps.
Il dodeline de la tête : un coup à gauche, un coup à droite.
Il se ravise qu’il vaudrait mieux faire mine de le donner,
Le coup de tête, à la Gauche à partir de l’extrémité la plus à Droite.
Il émet une plaisanterie qui l’amuse, lui, en premier.
N’y goûte qu’à retardement son auditoire pourtant trié sur le volet.
"Toutes les épaves de bateaux échoués sur nos Côtes,
Je les renflouerai, je les transformerai en résidences pour les vrais travailleurs sans papiers,
Pour les vrais ouvriers, choisis parmi les plus habiles dans le maniement du marteau-piqueur.
Et pour les éboueurs émérites sachant – avec quelle dextérité ! –
User des balais et autres karchers garantissant la propreté de nos villes-lumières.
À eux, tous, j’accorderai des autorisations de circuler
Des bateaux à la terre dans les bureaux, dans les entreprises et dans les rues,
À certaines heures bien précises de certains jours.
Juste aux moments de nous rendre des services.
Que dis-je ! De vous les rendre à vous, car, je le fais, moi de façon tout à fait désintéressée.
Je veillerai sur la sécurité des vraies femmes de ménage,
Sur celle de toutes les Françaises qui officieront dans les Palaces.
Je procurerai aux unes et aux autres des ceintures de chasteté,
N’ignorant pas ce qui sommeille sous les djellabas et autres turbans.
Sans me mêler de ce qui ne me regarde pas : le sort de leurs femmes sous les burqas !
Exterritorialité totale oblige, n’est-ce pas, pour les pourvoyeurs de fonds sur les Champs !
Il mouline des lèvres, les retrousse sur ses gencives.
Et voilà qu’il sourit et qu’il rit. Tout son visage n’est plus qu’un rictus.
Et, comme l’auditoire ne s’est pas aperçu qu’il lui faut sourire
Et rire, lui aussi, pour présenter bien devant les caméras embarquées,
Il succombe à la supplique : "Aidez-moi ! Aidez-moi !"
Quand il a fini de parler, il remercie l’Assemblée, la main droite à plat sur le cœur.
Qu’il est impressionnant le Président de La Transe !
Lui qui ne boirait que l’eau sauf pour plaire à un électeur,
Il sue à présent sang et eau, en abondance.
Les sons et les images dégoulinent, ruissellent.
Quand, devant la télé, il nous arrive d’être un peu facétieux comme un certain chanteur
En coupant le son, l’expression de son corps qu’il a donné à sa France est époustouflante.
Le ballet qu’il exécute est digne d’une chorégraphie des plus Grands Maîtres de Danse !
En vérité, Le Président qui entre en transes n’étonne plus.
Il ne surprend plus, Le Chanoine d’Honneur de Saint-Jean de Latran
Tant il a souvent fait montre de sa virtuosité dans l’Outrance !
Plus préoccupante, me semble-t-il, est la santé de son auditoire
Pour qui rien, le concernant, ne semble rédhibitoire.
Puissent venir vite à son secours, quant à lui, non pas les bons disciples de Freud et de Lacan
Mais les braves électeurs français qui sauront lui prescrire le long congé bien mérité.
Il gesticule, il gesticule encore et toujours avant d’implorer :
"Aidez-moi ! Aidez-moi !"
Il hausse les épaules : d’abord l’une
Puis l’autre. Puis les deux en même temps.
Il dodeline de la tête : un coup à gauche, un coup à droite.
Il se ravise une autre fois qu’il vaudrait mieux le donner,
Le coup de tête, à la Gauche à partir de l’extrémité la plus à Droite.
Il regarde ses mains ouvertes, une fois à gauche,
Une fois à droite où il s’attarde un petit peu plus.
Et il les fait trembler toutes les deux, au rythme des trémolos dans sa voix.
Et il les secoue et les secoue. Il les remue, il les ébranle
Comme pour arracher non pas avec les dents un quelconque pouvoir d’achat pour les Français Plutôt, avec les mains, grappiller les suffrages des électeurs.
Ceux des fans, devant lui, étant acquis d’avance,
Il vise les plus nombreux citoyens français, face à l’écran de leur télévision.
Il remercie l’Assistance, il la remercie encore, il la remercie toujours,
La main droite sur le cœur qu’il aurait sans doute préféré avoir à Droite
Pour pouvoir d’un geste faire deux coups. Le coup de celui qui aime
En même temps que l’acte de celui qui se frappe la poitrine
Afin d’exprimer cette France Forte qui lui serait si chère.
Émouvant, ce Président de la Transe !
Encore plus émouvants, cependant, sont certains de ses auditeurs
Dont on ne peut pas savoir s’ils sont charmés, stupéfiés, sidérés
Ou s’ils ont tout simplement mis en berne leur âme, leur conscience et leur intelligence
Au point de ne pas oser lui recommander
De ne pas secouer plus longtemps "l’Enfant-France", "la Femme-France", "l’Homme-France".
Lui qui, comme on le sait,
A déjà boxé avec violence "l’enfant-Afrique", "la Femme-Afrique", "l’Homme-Afrique".
Il gesticule encore, il gesticule toujours puis implore à nouveau :
"Aidez-moi ! Aidez-moi !"
Alors que continuent de s’entendre les échos de ses superlatifs préférés :
"Comme jamais ! Sans précédent ! C’est historique ! Sans précédent ! C’est historique !"
Il poursuit son meeting par : "C’est historique car, comme jamais,
Se joue mon Des... au temps pour moi, le Destin de toute la France !"
Et quand, à la longue, le Chef de l’équipe de tournage du Grand Cirque commande :
"Coupez !", l’on est bien soulagé.
Puisse seulement Le Président de la Transe, le "One Penseur Show",
Président de la France, pour quelque temps encore,
Accepter de méditer – même debout comme il est si souvent, lui –, la certitude
Du sage africain, Tierno Muhammadu Samba Mombeya, mort en 1850
Et qui était conscient, lui, des limites de ses aptitudes :
"Je suis assis sur mon modeste savoir pour sonder l’épaisseur de mon ignorance !"
Cheick Oumar KANTÉ
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