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Effets collatéraux pervers

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Ça dérape! Photos et vidéos paraissent tous azimuts susceptibles de confondre des coupables de vols et d'agressions. Mais les personnages exposés quasi à la vindicte populaire ne sont pas toujours les bons. De surcroît, internet n'oublie jamais.


L'été dernier… La police lance un appel à témoins. Elle publie la capture d'écran d'une caméra de surveillance: un homme retire de l'argent d'un distributeur. Il est précisé qu'au moment des images, l'argent a été retiré à l'aide d'une carte volée.
En réalité, il y a erreur sur la personne. Imaginez: vous voir en photo dans les journaux, sur un site internet, à la télé, où l'on vous traite d'escroc…
La police a depuis rectifié le tir dans un laconique communiqué, précisant que la personne incriminée ne peut pas être associée à l'arnaque. Le mal est fait.
Le 14 décembre dernier… Dans le train de nuit Luxembourg-Rodange. Une agression violente sur un passager. Lequel attaque d'abord, ce que laisse supposer la vidéo diffusée sur internet par la police et reprise par les médias. Puis il se fait cogner par plusieurs passagers dont on ne voit pas vraiment le visage. En revanche, à plusieurs reprises, on distingue très bien le visage d'une jeune dame. Elle ne frappe pas mais, au contraire, tente d'empêcher l'un des comparses de prendre part à la bagarre.
Sur ordre du cabinet d'instruction, la police publie donc la vidéo, précisant (ce qui ne fait pas grand doute) que le passager est blessé grièvement.
Question: que croit le public au sujet de la fille? Certes, qu'elle a tenté de limiter les dégâts. Mais aussi qu'elle appartient peut-être (et peut-être pas) à la bande.
Le juge d'instruction et la police cherchent donc à se servir de la jeune fille, qui ne s'est pas manifestée, et le font savoir au public pour identifier les auteurs.
En attendant, la police est aux anges, la délation a fait son œuvre. Une vingtaine d'appels permettent l'identification et l'arrestation de cinq suspects.
Le Pr Kremer, président de la Commission nationale d'éthique, estime que l'on pourrait gérer les données relevées par ces caméras, une fois que leur principe est accepté à tort ou à raison dans un souci d'utilitarisme, dans une optique compatible avec le respect des droits de l'Homme. «On pourrait par exemple demander que la gestion des informations sensibles soit confiée à du personnel fiable et spécialisé. Ce qui n'empêchera jamais les risques de dérapage, qui, soit dit en passant, sont parfois voulus et calculés.»

Montrer la violence

Est-ce le cas de cette vidéo qui fait tant parler? Pour Sven Clément, du Parti pirate, la question de la publication est centrale. «On veut montrer "dans quel pays on vit". Choquer et peut-être suggérer qu'il faudrait d'autres méthodes de sécurité. Il aurait fallu montrer une capture d'écran où l'on voit mieux le suspect. Pourquoi publier une vidéo où on voit des personnes qui en tabassent une autre?»
Centrale aussi, la question de la rémanence. La jeune fille, témoin, sera donc indéfiniment associée à l'agression. «Pour l'instant, il n'existe pas de recherche à partir de visages sur internet. Des sociétés le proposent. Google et Facebook bûchent sur des systèmes de reconnaissance faciale.
Si un employeur potentiel utilise la méthode, il retrouvera le visage de cette fille associé aux faits en question. Pensez-vous que le chef du personnel va se demander si la fille était recherchée comme témoin ou comme coupable?» Certes, les autorités européennes de protection des données travaillent sur un concept de droit à l'oubli sur internet.
Droit à l'oubli que d'aucuns taxent d'illusoire, parlant de l'effet Streisand. Le site internet Wikipédia décrit celui-ci comme «un phénomène internet qui se manifeste par l'augmentation considérable de la diffusion d'informations ou de documents faisant l'objet d'une tentative de retrait ou de censure».
Par ailleurs, le droit à l'oubli ne pourra pas outrepasser la liberté de la presse. Il ne prévoit donc pas que quiconque puisse demander aux médias de supprimer des articles ou des archives de journaux en ligne.
La publication de la vidéo de l'agression nous confronte ainsi à des questions d'ordre éthique. «Le juge d'instruction ignore complètement les conséquences de la publication d'images. Il inflige une peine plus importante que celle prévue par la loi. Est-ce vraiment moralement défendable de publier une vidéo et des captures d'écran faisant l'effet d'une bombe pour rechercher un témoin? Il ne faut pas se limiter à la recherche d'auteurs présumés de faits graves.»
D'un autre côté, la violence exposée au public sert-elle vraiment à la progression de l'enquête?
D'emblée, la vidéo a suscité des relents xénophobes et a été récupérée sur le site Youtube sous le titre «Agression attaque anti-Blanc racaille dans train ligne Luxembourg Rodange appel à témoins».
«Il s'agit d'un effet collatéral auquel la police devrait réfléchir; elle devrait définir des considérations éthiques avant toute publication.» Il n'en demeure pas moins que les commentaires racistes sur les sites d'information n'ont pas tardé à fleurir. La vidéo alimente ainsi «la minorité bruyante qui peut se scandaliser et développer des thèses racistes».


Michel Petit et Olivier Tasch 

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