L'UE au bord de la crise de nerfs
Nation ou union, il est urgent de choisir
Si la zone euro et l'Union en sont à trembler sur leurs bases, c'est parce qu'elles ont oublié de se doter des outils qui pourraient les sortir du marasme. Si elles ne résolvent pas l'équation qui du nationalisme mène à une union véritable, l'implosion est à l'ordre du jour.
Ne nous y trompons pas. Ce ne sont pas les pays du Sud qui sont en crise, mais l'Europe entière. La Grande-Bretagne, par exemple, qui bombe encore le torse est bien plus mal en point que l'Espagne et ne doit son salut qu'à la bienveillance de la Banque centrale européenne et aux marchés qui ne l'étranglent pas de leurs intérêts. Et même l'Allemagne, le fameux bulldozer économique de l'UE ou l'îlot de prospérité qu'est encore notre pays, commencent à vaciller si l'on en croit les manipulateurs des agences de notation qui, tel Moody's, s'en prennent à leur triple A. C'est que la crise est autrement profonde que ce qu'on veut bien faire croire.
A vrai dire, il n'y a pas une crise, mais au moins trois, sinon quatre, et leur entrelacement rend la lecture opaque. Le socle du mal qui secoue l'Europe a à voir avec la mondialisation et l'émergence de pays puissants qui, la Chine en tête, mais aussi l'Inde ou le Brésil, depuis trente ans rebattent sans cesse les cartes du jeu économique. Riches de leurs atouts – ils regorgent de matières premières mais offrent aussi une main-d'œuvre low cost – ils ont déstabilisé le capitalisme européen tel qu'il s'était reconstitué après la Seconde Guerre mondiale en devenant des terres de production industrielle à bon marché. Il n'en a pas fallu plus aux grands groupes de la vieille Europe pour être tentés par la délocalisation de leurs usines et de transformer ainsi petit à petit notre continent en friche économique.
Ce mouvement de rééquilibrage mondial – n'oublions pas que, si jusque-là, nos contrées se portaient bien, c'était parce qu'ailleurs, dans cette partie de la planète qu'alors on appelait encore le tiers-monde, ça allait très mal – a marginalisé le «made in Europe». Et ceci d'autant que notre continent, morcelé en petits Etats -nations, privé de surcroît de son empire colonial, ne fait plus le poids dans la donne globale. La prise de pouvoir du capitalisme financier, somme toute logique pour un capitalisme sans frontières, n'a pas arrangé les choses. Echappant à tout contrôle, ne reconnaissant ni Etat, ni nation, ni patrie, les marchés placent et retirent leurs billes aux quatre coins du globe selon la manne qu'ils escomptent amasser et non au profit de telle ou telle autre région. Et pour eux, aujourd'hui, l'Europe n'est plus une terre où l'on peut faire beaucoup d'argent.
Erreur stratégique
Voilà pour le premier étage de la crise. Il est structurel. Il est inscrit dans la mue qu'a faite le capitalisme après la chute du Mur de Berlin. Le deuxième étage est greffé sur lui et a pour nom crise financière. Le monde de la finance en régnant en maître absolu s'est doté – et la plupart des Etats qui aujourd'hui pleurent ont favorisé un tel mouvement – d'un labyrinthe de dérèglement économique inouï, nourri essentiellement par la privatisation de tout ce qui se trouvait encore sous tutelle publique (énergie, transports, télécommunications, etc.) ainsi que par la spéculation permettant à l'argent de générer de l'argent.
On appelle cela l'ultralibéralisme et la dérégulation. Et cela a mené, au point provisoirement culminant de sa dérive, à la fameuse faillite de la banque d'investissement Lehman Brothers en 2008, entraînant tel un effet de domino devenu fou l'ensemble du système financier dans un tourbillon qui, aujourd'hui encore, fait craindre à chaque instant un krach fatal. Cela a également permis, au passage, de grappiller les milliards par centaines, des bourses des Etats, donc des citoyens – un vol organisé à grande échelle –, forcés de renflouer par les deniers publics les instituts financiers menacés de faillite. Et c'est de cela que se nourrit en grande partie le troisième étage de la crise, ce que les politiques et les médias continuent d'appeler la crise de l'euro, ou la crise grecque, italienne, espagnole, portugaise, etc., et qui, en fin de compte n'est qu'un dérèglement des finances publiques par la crise structurelle qui depuis plus de trente ans sévit dans le premier monde. En d'autres mots, ce qui aujourd'hui donne des sueurs froides à toutes les capitales européennes, ce n'est pas la crise dite de la dette souveraine, mais ce qui l'a provoquée, à savoir l'emballement financier du capitalisme mondialisé. Un capitalisme financier qui a le culot de profiter de l'endettement des Etats pour faire grimper en flèche les taux d'intérêts de la dette qui, pour certains pays, vont bientôt flirter avec les 10%. Des taux usuriers qui, par ricochet, forcent les Etats à une rigueur telle que des politiques d'austérité sévères semblent, un peu partout, la seule issue.
Intérêts égoïstes
Or, à trop vouloir serrer les cordons de leurs bourses, les Etats, au lieu de combattre la crise, l'accentuent et y ajoutent un quatrième étage, social cette fois-ci, avec des dizaines de millions de citoyens européens tombant dans la détresse. En ne voulant pas voir que la crise est systémique, en prônant le remède superficiel de l'austérité, les gouvernements des différents pays européens gonflent les voiles du capitalisme financier générateur de crise et sacrifient leurs populations. C'est une erreur stratégique dont les conséquences sont imprévisibles, non seulement sur le plan économique, mais également en ce qui concerne la cohésion sociale et la sphère politique de plus en plus décrédibilisée.
Certes, dans tout cela, Berlin Paris et Bruxelles, ne peuvent pas – il faudrait dire ne veulent pas – arrêter le rouleau compresseur des marchés. Mais ils pourraient – et ne le veulent pas – empêcher que la zone euro et toute l'Union européenne soient maltraitées par la dette. Car ce qui étouffe aujourd'hui la Grèce, l'Espagne, l'Italie, le Portugal, et demain sans doute d'autres Etats, y compris les plus solides, ce sont les taux usuriers que réclament les marchés quand ils daignent prêter de l'argent. Un outil tout simple permettrait de mettre fin au galop de ces taux. Il suffirait de créer une banque publique européenne – ou d'inciter la Banque centrale à jouer ce rôle – qui interviendrait chaque fois qu'une attaque massive, par taux usuriers interposés, menacerait un Etat membre. A terme, ce serait une telle banque qui prêterait l'argent aux différents Etats, à taux égal pour tout un chacun. Cela tordrait le cou aux velléités spéculatrices des marchés en la matière.
Mais un autre outil, plus profond et plus important, fait défaut à l'Europe. Comment les pères dits fondateurs de l'Union ont-ils pu oublier ce qui dans le monde économique est une vérité première, à savoir qu'une monnaie sans Etat ne peut pas être viable? Comment ont-ils pu croire qu'une monnaie pouvait être gérée par un pluriel de capitales aux intérêts égoïstes accrochées encore au mythe de la nation? Bref, comment ont-ils pu s'embourber dans la contradiction d'une monnaie transnationale commune à un conglomérat d'entités nationales? Il s'agit là d'une des questions cruciales pour le futur et de l'euro et de l'Union. Garder la monnaie unique passera inévitablement par une gouvernance unique. Celle-ci ne peut pas être seulement économique, puisqu'en démocratie c'est la sphère politique, émanation de la volonté des peuples, qui est censée prendre les décisions. A terme, qu'on le veuille ou pas, le dilemme se situe à ce niveau-là. Soit la pensée nationale l'emporte, ce qui est à craindre, et l'euro voire l'Union européenne sont condamnés, soit c'est l'idée d'une gouvernance unique qui prend le dessus, et l'Union, gérant d'une seule voix son avenir européen, aura, avec sa monnaie, son mot à dire sur l'échiquier global.
Jean Portante


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