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Le poids du corps

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L. A. Raeven, «Beyond The Image», vidéo, 2010

En traquant «l’individu idéal», celui qui passe par une mesure du corps, sa maigreur, les sœurs jumelles L.A. Raeven, vidéastes, plaident la différence et l’«outsider». Attention, cruel.


 


S’il y a des choses que Liesbeth et Angelique ne supportent pas, c’est le mignon et le mouton aspiré par «la référence à suivre», cristallisée par une image du corps... qui ne pèse rien. L’idéal de beauté (féminine) est donc une question de poids. Plume. Sauf qu’à s’y conformer, on a tout à perdre. Sa singularité et sa vie… parce que de la minceur, engrenage hypnotique, à la maigreur maladive, le pas est vite franchi qui conduit à la mort.
C’est sûr, Liesbeth et Angelique ne tournent pas autour du pot, elles qualifient même leur travail de «terrorisme esthétique»: c’est du vécu, du cru, du cruel.
Sauf que la grande cruauté, c’est déjà de s’infliger délibérément un rituel douloureux: dans la vidéo intitulée 5.200 ml, par exemple, une femme-fille, candidate volontaire à l’affamation (il ne s’agit donc pas d’une comédienne ni d’une mise en scène), s’obstine à respecter l’inepte protocole en la matière qui consiste précisément à boire 5.200ml de liquide par jour, se pesant régulièrement et notant chaque perte de gramme(s) sur un cahier déposé sur le lit blanc qu’elle n’a plus la force de quitter.
Dans leur travail de vidéastes, les sœurs Raeven suivent ce lent rituel mais l’objectif n’est pas voyeuriste pour autant, ça ne relève pas non plus du documentaire: il y a une ambiguïté formelle – une distanciation mêlée d’esthétisme et d’émotion – qui déplace le fond, la douleur étant d’abord l’immense solitude du candidat à la conformité, et sa profonde tristesse.
Voilà, le travail des Raeven, certes dérangeant sinon provoquant, est éminemment triste. Et surtout ironique puisqu’il démontre qu’à courir après l’idéal (ce futile diktat du sylphide charrié par la mode et la société en général), on atteint son contraire (voire plus grave).

La zone sauvage

En bref, les sœurs Raeven nous disent «qu’il est anormal d’espérer être quelqu’un ou quelque chose d’impossible». Et nous intimant de ne «pas essayer d’être quelqu’un qu’on ne sera jamais», elles se lancent farouchement dans une croisade en faveur de la différence. Car «ce qui fait votre force, c’est de vivre hors les normes», ce qui rend heureux, c’est d’être un «social outsider» (selon la notion deleuzienne), c’est d’être dans la «zone sauvage».
Et la vidéo autobiographique Wild Zone de témoigner de la radicalité de la croisade: on y voit Liesbeth et Angelique, «marquées depuis leur jeunesse par des troubles alimentaires», afficher «le teint blafard de leurs corps squelettiques». Dont elles gardent des séquelles (exploitées d’ailleurs dans une autre vidéo où l’une, sautillant sur une béquille, s’époumone à chercher l’autre au travers de couloirs désespérément vides).
C'est clair, l’expo, qui ne fait pas dans la dentelle, surfe sur l’air du temps. Elle soulève brutalement un problème de société, tout en slalomant entre la psychologie, la philosophie et le médical (le corps idéal masquant mal une maladie, l’anorexie, laquelle joue avec le poids de la vie). Mais il s’agit bien d’une pratique artistique, de celle qui compose avec les tripes… pour riposter à l’émolliente scène culturelle ambiante.
La clé du tout – dont du parcours d’œuvres déployé au Casino Luxembourg (où tout commence par un rez-de-chaussée recouvert de coquilles d’œuf pour dire la fragilité, la vulnérabilité, la porosité de la peau aussi) – la clé du tout, c’est la gémellité. Nées en 1971 (à Heerlen, aux Pays-Bas), Liesbeth et Angelique sont sœurs jumelles. Et de toute évidence, elles détestent «l’être jumeau». Surtout ne pas être la copie de l’autre. Ce qui induit bien évidemment la vaste problématique de l’identité et, par extension, «de ce que cela signifie que de vivre dans notre société», une société du standard corporel.
Etre unique, tel est donc l’idéal des Raeven, ces sœurs qui se ressemblent sans toutefois être siamoises. Et qui n’en sont pas à un paradoxe près, tant elles s’observent, scrutant le détail qui manque à l’une et qui fait que quelqu’un (un homme, surtout!) la préfère à l’autre.
Certes, être jumeau est perturbant pour la construction individuelle et sociale, certes il y va aussi du rapport amour-haine, mais là où excellent les Raeven, c’est dans la manière d'entretenir l’ambiguïté, de la cultiver par l’humour ou l’esthétisation. La preuve dans Love Knows Many Faces, un film (de 2005) qui sublime… une tentative de noyade!
Ça fait dix ans qu’elles travaillent ensemble – avant, Liesbeth était infirmière et Angelique travaillait pour Jean Paul Gaultier, une séparation qui a échancré leur trouble alimentaire.
Dans le parcours de leurs œuvres, elles vont et viennent entre les vraies-fausses mises en danger d’elles-mêmes et les autres dans leur insoutenable naufrage.


L.A. Raeven, vidéos, installations, performances, dessins, à partir du 28/01; vernissage le 27/01, à 19.00h. Tél.: 22.50.45. 

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