Terrain de jeux
Sarah Sze, «Fixed Points Finding a Home», 2012, technique mixte
Le musée d’Art moderne Grand-Duc Jean (Mudam) met l'accent non pas sur une thématique mais sur un choix d'artistes plus émergents que connus. Il ne s'agit donc pas d'être un musée de consécration (à l'exemple d'un Centre Pompidou) mais de tabler sur la découverte.
Mais pourquoi tant de résistance? Qu'a donc la découverte pour tant faire peur? Est-ce si rédhibitoire de présenter l'environnement glaçant, aussi onirique qu'organique, de ce plasticien norvégien encore méconnu qu'est Børre Sæthre, qui, féru de science-fiction, de technologie et de cinéma, plonge la moitié du sous-sol du Mudam dans l'obscurité, y installe un igloo miroitant (dôme géodésique) entre deux murs stroboscopiques, nous invitant ainsi – bande sonore à l'appui – à participer à une étrange odyssée? Est-ce si discutable de dédier, en même temps, une entière salle aux fantasques objets de Maurizio Galante, designer italien génial qui se trouve être aussi célèbre (lire en page 24)? Est-ce si radical, parallèlement, d'inciter Tina Gillen, artiste luxembourgeoise, à commettre «la plus grande peinture jamais réalisée à Luxembourg»? Mais bref.
Il y a des lieux consacrés, il y a des artistes consacrés et puis il y a des lieux qui consacrent la découverte d'œuvres – que ces œuvres soient signées par des artistes connus ou tout juste émergents –, et le Mudam fait donc partie de ceux-là. Qui, pour l'heure, a décidé de ne pas adopter de fil conducteur. Au nom de quoi?
Pour démontrer que le bâtiment de Pei, si décrié, si contraignant, permet au contraire d'excellemment moduler les espaces, prompts dès lors à accueillir des expos de formats très différents: de fait, il s'agit ici, dans le Pavillon en l'occurrence, de présenter une unique œuvre – à savoir: l'installation (évolutive) de l'architecte new-yorkaise Sarah Sze –, ou là, au niveau –1, de développer les «zones de turbulences», peintures et assemblages sombres et ambigus du Roumain Victor Man.
Voilà, la découverte, c'est aussi ça. Bousculer un lieu, donner à ses détracteurs l'occasion de le vivre autrement (voire combattre l'anti-Mudam primaire), et faire cohabiter des pratiques artistiques très diverses, des géographies aussi.
Dessine-moi un espace
Au rez-de-chaussée – non loin du grand hall où s'élève le gigantesque dispositif à tisser la laine et le temps du Britannique Conrad Shawcross –, au rez-de-chaussée, donc, il y a Playground, le terrain de jeu(x) de Tina Gillen (née en 1972 à Luxembourg) qui se compose de petites peintures sur papier, de toiles classiques de différentes périodes (de 1998 à 2012) et de Monkey Cage, une peinture panoramique qui induit bien sûr une autre échelle (22 m d'une longueur déployée en arc de cercle) et un autre processus, fût-ce en raison «des 12 couches de bleu, sachant, pour moi qui suis impatiente, que chaque couche dure une demi-heure».
Chez Tina, le terme «playground» désigne une aire de jeux tout autant qu'un paysage (de montage, de bord de mer, avec coucher de soleil au non), si possible déserté (chaque scène étant alors investie par les projections mentales du spectateur). Il y a donc du paysage ou de l'objet, emprunté souvent, comme point de départ, à une photographie. Il y a oscillation entre figuration et abstraction. Et au final – un final sobre, tiré au cordeau –, l'artiste recrée un nouvel espace, elle «reconstruit sa vision d'une réalité».
Avec Monkey Cage, inspiré de la vogue du panorama en trompe-l'œil du XIXe siècle, Tina se transforme en peintre de décor… sauf que. Sauf que partant d'éléments réels (une scène de zoo), sauf qu'en faisant mentir certains motifs (la cage dit l'infini par défaut, le ciel désignant une fausse sortie), sauf qu'en les répétant en miroir (les lianes répétées simulant ainsi le mouvement), le tout finit par relever d'une tout autre réalité. En prime, à cause de la surdimension de la toile en quart de cercle (défi lancé aux arrêtes de la salle), le spectateur s'y trouve «incorporé», et ça, «ça engage un discours avec l'espace même». Le vrai terrain de jeux de Tina Gillen est désormais démasqué.
Moins spectaculaire que celle de Conrad Shawcross, mais plus poétique, l'installation de Sarah Sze (née en 1969 à Boston) ressemble à un Mikado d'objets récupérés (familiers mais non usagés) mêlés à des petites constructions faites main à partir d'allumettes ou de fils, complétées par des îlots de plantes. Donc, de l'archéologie du quotidien et de la légèreté ludique, certes, mais rien d'aléatoire. Que nenni. Non seulement il y a minutie dans l'échafaudage global – dont l'artiste ne cache aucune ficelle – mais subtilité il y a dans l'orchestration des matériaux choisis en fonction de leur forme ou de leur couleur (on lit ici une composition digne de Mondrian et là une maquette sculpturale). Surgit alors un microcosme aérien, qui a une organisation mais aucune fonction – sauf d'évoluer selon la lumière –, une sorte de jardin méditatif, commentateur aussi de notre rapport au monde.
Mudam, 3, park Dräi Eechelen, Luxembourg (Kirchberg).
Infos: tél. 45.37.85-1; www.mudam.lu.
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