Dans la cour des grands
60 étudiants en droit venus du monde entier se sont affrontés à Luxembourg sur un cas de droit européen.
La République d'Arrakis est un Etat d'Europe centrale, membre de l'Union européenne depuis 2004, qui a précipité la chute du rideau de fer. Sur ce, des hordes d'experts et de consultants venus des Etats-Unis et de l'Europe de l'Ouest sont venus expliquer comment passer d'une économie planifiée à une économie de marché. Suivis par des multinationales qui se sont partagé le marché national. Eurospice Group SA s'est ainsi accaparé 30% de la grande distribution.
Mais voilà, la crise de 2008 est passée par là. Il a fallu sauver les banques pour maintenir l'économie à bout de bras. Les élections ont porté au pouvoir un populiste qui veut que les grandes entreprises assument leur part de dégâts. Une taxe de crise, proportionnelle au chiffre d'affaires, est créée dans les secteur de l'énergie et de la grande distribution.
Eurospice refuse de payer, estimant que la taxe contrevient à la loi européenne et au libre accès du marché intérieur.
Ceci est bien sûr une fiction et toute ressemblance avec un pays existant ne peut être que fortuite... Mais un challenge bien réel pour les étudiants en droit venus du monde entier qui planchent depuis septembre sur le cas et se sont affrontés la semaine passée dans les salles de l'Université du Luxembourg transformées en prétoires. Il s'agissait d'une des quatre finales régionales de l'European Law Moot Court Competition, un concours d'aspirants-avocats qui se départagent lors de simulations de procès.
Mais attention, même fictive, la cour ne plaisante pas avec les procédures. Les rôles sont fixés (demandeur ou défendeur), les plaidoiries sont minutées (quinze minutes plus cinq minutes pour répondre à la partie adverse), l'anonymat est de rigueur. Sur les badges des 60 participants, pas de nom, pas de pays, juste une lettre et un chiffre: A1, B2, C4...
«C'est pour ne pas influencer le jury», précise Mark Cole, assistant-professeur à la Faculté de droit, économie et finances, hôte de la manifestation. Il y a des champions en la matière: Bruges et Maastricht sont des compétiteurs redoutés.
Columbia aussi
Pour autant, c'est à Anvers qu'a dû se mesurer Elisa. «J'ai pris du plaisir», lance-t-elle dès la sortie à ses collègues, mais «j'étais nulle. Espérons que les autres seront pires». C'est une première pour la Suissesse, qui étudie le droit européen «parce que nous sommes entourés de pays européens et que c'est important de connaître les fondements communautaires».
Son équipe de quatre étudiants, comme toutes les autres, a d'abord remis un travail écrit sur le cas fictif évoqué plus haut. Travail qui a servi à sélectionner les participants aux finales régionales qui se tiennent en février-mars à Luxembourg, à Braga, au Portugal, à Lucerne, en Suisse, et à Istanbul, en Turquie.
La grande finale est programmée pour avril à la Cour européenne de justice, à nouveau à Luxembourg.
Pour y arriver, il faut convaincre le jury de cinq juges; parmi eux, un ancien de la Cour européenne. «Ils ne sont pas là pour être gentils, ils interrompent les plaidoiries, poussent les candidats dans leurs retranchements, raconte Mark Cole, très enthousiaste. C'est une formation incomparable qu'aucun cours ne pourra remplacer!» C'est pourquoi la participation à des moot courts fait partie intégrante du cursus à l'Université du Luxembourg.
On pourrait d'ailleurs qualifier de leçon la prestation de cette étudiante de l'Université de Columbia. «Elle a carrément enlevé le bureau pour être plus près des juges et elle a tout plaidé sans papier!» Elisa ne peut cacher son admiration.
«Etre beau parleur ne suffit pas, estime Mark Cole. Tout l'art est de sélectionner quelques arguments et de bien les présenter.» D'où l'aide des coaches, souvent anciens compétiteurs, qui corrigent inlassablement les intonations, les petits gestes qui trahissent la nervosité, les prestations trop scolaires. «Le pire, c'est d'interrompre le juge ou de ne pas répondre à la question», estime Nasim, qui est chargée de faire respecter les temps de parole.
En tant qu'étudiante luxembourgeoise, elle ne peut pas plaider ici. L'équipe «nationale» sera en lice à Istanbul, et aucun de ses membres n'est autorisé à rencontrer les autres compétiteurs. On ne badine pas avec le droit.
«Moot»
Les procès simulés (moot courts) se pratiquent sous forme de compétition dans les différentes spécialisations du droit (européen, international....). Le terme vient de l’adjectif anglais «moot», qui signifie discutable ou à débattre, voire de «to moot», suggérer. L’exercice est inspiré des universités anglo-saxonnes, qui intègrent régulièrement les moot courts entre étudiants à leurs cours. La joute porte sur les arguments mais aussi sur la présentation, l’utilisation de la langue, l’aptitude à répondre aux interruptions du jury... tout ce qui fait un bon plaideur.
Magique, touchant, grave
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