La ronde de l'endettement
Imaginons ceci. Je dois de l'argent à un créancier. Mettons un banquier. Un ami qui me veut du bien (ou qui sait que si je sombre il sombrera avec moi) me vient en aide.
Mais comme il n'a pas un rond lui non plus, il emprunte chez le même créancier que moi. Il me donne l'argent ainsi emprunté et moi je le rends au banquier. L'argent a fait un tour et il revient à sa case de départ. À ceci près que le créancier, par intérêts interposés, aura fait une belle affaire. À ceci près aussi que mon ami est lui aussi forcé de rendre au banquier ce qu'il a emprunté. Or, on sait qu'il n'a pas d'argent. Il faut donc, pour qu'il puisse s'acquitter de sa dette, qu'il fasse un nouvel emprunt.
Le créancier, lui, voyant, que mon ami a du mal a rembourser, est certes prêt à lui accorder un nouveau prêt, mais avec un intérêt plus élevé. Mon ami, ne sachant pas comment rembourser sa dette qui s'agrandit, en appelle à un autre ami qui lui donne de l'argent qu'il a emprunté chez le créancier…
Voilà pour le meilleur des cas. La plupart du temps, étant donné les rapports de force ambiants, la situation se complique. Le créancier qui, dans cette ronde d'endettement, n'a fait que s'enrichir, se voyant en position de force, demandera à mon ami un certain nombre de garanties. Il exigera, par exemple, de lui qu'il se procure de l'argent autrement pour être solvable.
Que peut faire mon ami, s'il veut que le créancier ne le précipite pas dans la faillite. Il accepte ses conditions et tente donc de chercher l'argent ailleurs. Il demande par exemple à ses proches et moins proches de casser leurs tirelires. S'il n'arrive pas à ses fins, il ne lui reste plus qu'un moyen: se procurer de force de l'argent, donc voler. Tout ça, afin que le créancier sorte engraissé de l'affaire, parce que l'argent, d'où qu'il vienne, atterrira toujours dans son porte-monnaie à lui.
La morale de tout ça: dans la ronde de l'endettement ceux qui ont peu auront moins, alors que ceux qui ont beaucoup auront plus.
Si l'on met des noms sur les personnages de cette histoire, on arrive à ceci. Un pays ami, mettons la Grèce doit de l'argent à ses créanciers, mettons des banques. S'il ne rembourse pas, il est en faillite. Difficile à imaginer, un pays en faillite, mais ce qui est sûr, c'est que c'est une chose terrible. Et comme la Grèce fait partie de l'Union européenne et que sa faillite risque d'entraîner celle des autres pays de l'Union, cette dernière, jouant à son meilleur ami, vole à son secours. Les différents Etats amis, n'ayant cependant pas de quoi l'aider, lancent un emprunt auprès de leurs créanciers qui s'avèrent en grande partie être les mêmes que ceux de la Grèce.
On se demande alors pourquoi les créanciers n'accordent pas directement un nouvel emprunt à la Grèce, sans passer par l'emprunt des pays amis, mais bon, passons.
Les créanciers, eux, sont, bien entendu, ravis de cet endettement à la chaîne, puisque ce qu'ils prêtent aux uns, ils se le font rembourser par les autres. D'une main ils donnent ce que de l'autre ils reprendront.
Mais cet argent-là qui fait ainsi un tour ne leur suffit pas. Ils veulent d'autres gages. Ils demandent alors aux gouvernements de s'approvisionner ailleurs, dans les poches des salariés notamment. Ils leur demandent également de leur donner plus directement des liquidités en forçant les salariés à travailler plus, en les payant moins, en les fragilisant.
Les entreprises dont ces créanciers sont les financiers, ayant moins à débourser, peuvent facilement faire remonter l'argent ainsi économisé vers les créanciers.
La ronde de l'endettement devient de ce fait un aspirateur gigantesque de richesses. Non seulement à travers le remboursement des dettes, mais également par les mesures de rigueur qu'elle impose aux peuples.
C'est du gagnant gagnant pour les créanciers. C'est du perdant perdant pour les peuples.
Voilà à peu près ce qui se déroule sous nos yeux et au-dessus de nos têtes. Une colossale redistribution des richesses est en train d'appauvrir les pauvres et de remplir les caisses des magnats de la finance.
On a baptisé cela du nom de crise. Un nom qui signifie que ce qui au fil des années a pu être acquis par les peuples est désormais dévalisé. Il s'agit là d'un hold-up planétaire tellement abracadabrant qu'on se demande comment il peut être perpétré sans qu'il y ait un soulèvement général.
C'est que l'idéologie dominante fait bien les choses. Non seulement elle met un voile sur les mécanismes du hold-up, non seulement elle nous vend tout cela comme la seule alternative possible, mais elle répand également la peur.
Et la peur, on le sait, paralyse la réflexion et l'action. Du moins jusqu'au moment où il n'y a plus rien à perdre.


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