Quelle nation à la fête nationale ?
La fête nationale, reflet d'un patriotisme bon enfant Dans sa thèse de doctorat , l'historien Denis Scuto soutient la loi sur la double nationalité, qu'il assortit de multiples «bémols».
A la fin de cette semaine, le Luxembourg arborera ses couleurs. Le Luxembourgeois, le résident, le voisin descendront dans la rue pour la fête nationale. Tous, nationaux ou pas, seront de cette fête; chacun à sa manière, selon son statut, son état d’âme, sa perception de la fête, son sentiment d’appartenance au pays et à la nation.
Les uns suivront le cortège, la Fakelzuch, et le Te Deum, très «nation». Tous admireront le feu d'artifice, plus citoyen. Il s'agira, pour reprendre le sociologue Fernand Fehlen, d'une fête reflet «d'un patriotisme bon enfant» et d'une ferveur partagée aussi par «les immigrés».
Mais le Luxembourg, construit sur une multiculturalité hors du commun, est-il, a-t-il toujours été une véritable nation?
Historiens, sociologues, juristes se penchent sur la nation et la nationalité, comme en atteste le dernier ouvrage de Denis Scuto, thèse de doctorat qu'il a soutenue à l’Université libre de Bruxelles (ULB), consacrée précisément à «la nationalité luxembourgeoise (XIXe-XXIe siècles)».
Avant lui, Gilbert Trausch évoquait déjà cette nationalité luxembourgeoise qui, paradoxe sans doute, ne précède pas l’Etat-nation mais en est davantage le produit.
Quant à Fernand Fehlen, il souligne volontiers que, «fort de l'argument d'une communauté de langue et d’Histoire, le nouvel Empire allemand avait des velléités annexionnistes sur le Luxembourg qui se sont faites plus pressantes pendant les années 1930. C'est pendant cette décennie que sous la menace nazie s'est forgé le sentiment national luxembourgeois et que pour la première fois l'idée qu'il faut maîtriser la langue luxembourgeoise pour obtenir la citoyenneté a germé. Elle a d'ailleurs pris soixante-dix ans pour entrer dans la loi. C'est auprès de la génération qui a vécu la période de l'occupation nazie que le sentiment patriotique et national est le plus fort. Pour les jeunes d'aujourd’hui, ce n’est qu'une référence parmi d’autres.»
Pourtant, pense Denis Scuto, l'appartenance nationale remonte au XIXe siècle, même si ce sentiment concernait essentiellement les élites. Pas question à l'époque de mettre en évidence les migrations, alors qu'au XXe siècle ces questions de nationalité et d'immigration ont tendance à être confondues.
La guerre en héritage
Disciple du président du gouvernement Paul Eyschen, à l'origine des lois sur la nationalité, Denis Scuto estime que la création progressive de l'Etat-nation et d'un éventuel sentiment national relève, dans un premier temps, du monde politique davantage que culturel. L'attachement à l'Etat n'est, au milieu du XIXe siècle, qu'«une fine pellicule» flottant à la surface du jeune pays. Il s'agit avant toute chose de servir le développement économique. La nation, à cette époque, relève en substance Denis Scuto, se limite à quelques cercles, comme les maîtres de forge, les notaires, les fonctionnaires, les hommes politiques. Et la nation n'est une référence que pour l'élite qui gère l'Etat.
Classes moyennes et populaires n'intégreront ce concept d'Etat-nation que plus tard, plus lentement. Interviendra ensuite le clivage entre nationaux et étrangers. «L'entre-deux-guerres parachèvera le processus», relève l'historien, grâce aussi à la législation sur le travail et à la démocratisation de l'Etat.
La guerre scellera la nation luxembourgeoise. Depuis, analyse Denis Scuto, «le poids des discours identitaires et des politiques mémorielles influence les débats actuels. Les fantômes des années 1930 et surtout ceux de la Seconde Guerre mondiale déterminent la manière de lire les questions de nationalité. […] Les premières lois sur la nationalité de l’après-guerre témoignent du poids de cet héritage».
Le pays hésite à restaurer le droit du sol tandis que la droite réitère son credo d’un droit du sang. Par ailleurs, «le Luxembourg se redécouvre comme pays d’immigration» où, là encore, les conservateurs craignent une surpopulation qui menacerait l'identité nationale en dépit d’une réelle intégration dans la société d’accueil.
L'historien salue toutefois la loi sur la double nationalité, qui «renoue avec sa tradition libérale». Une loi symbole aussi de «révolution culturelle», notamment parce que le citoyen qui souhaite acquérir la nationalité luxembourgeoise n'a plus à renoncer à sa nationalité d'origine.
Mais une loi imparfaite par la durée de résidence (sept ans) et la barrière linguistique. Denis Scuto note à cet égard que, «dans un pays pourtant trilingue, le candidat doit réussir une épreuve contraignante d'évaluation de la langue luxembourgeoise parlée qui ne tient pas compte du niveau de formation des étrangers», une formation souvent réduite encore à l'enseignement primaire «alors que le degré de difficulté de l'épreuve requiert une formation de niveau secondaire».
Autre bémol de cette révolution culturelle, la possibilité de recouvrer la nationalité si un aïeul la possédait (la loi «ré-ethnise» le droit de la nationalité). Ce, sans exigence de langue, ni de résidence.
Mais la révolution culturelle est toujours en marche. S'ouvre en effet le débat, toujours lié à la nationalité, de l'octroi aux étrangers du droit de vote aux élections législatives. Les partis politiques n'y sont pourtant pas prêts, contrairement à des institutions comme le Clae, l'Asti, l'OGB-L...
Michel Petit
Plus sur ce sujet dans l'édition imprimée du 21.06.2012
La voie du Parlement
Fût-elle entachée de «bémols», la loi sur la double nationalité de 2008 a toutes les faveurs de l'historien Denis Scuto, qui en parle comme d'une «révolution culturelle».
Laquelle, pour les immigrés et les associations qui visent à les intégrer davantage dans la société luxembourgeoise, reste en marche, inachevée. Car, parallèlement à la nationalité, s'inscrit le droit de vote. Le Luxembourg a fait le premier pas, autorisant les étrangers, communautaires ou non, à participer, via les élections communales, à la gestion de la vie locale. A se fondre dans la vie sociale. Se fondre dans la nation?
Une audace, s'il s'agit de cela, que bien des pays ne se permettent pas encore.
Et si le Luxembourg franchissait l'ultime étape, accordant, dans un souci d'une nation plus complète encore, plus homogène, aux étrangers de «monter» à la Chambre des représentants pour participer cette fois au pouvoir législatif de l'Etat? Comme tout citoyen qui se respecte. «L'absence d'étrangers au Parlement a quelque chose de ridicule», relevait un représentant de l'Asti. D'autant que le solde migratoire poursuit sur sa lancée. Et que, en 2011, les arrivées d'étrangers ont atteint un sommet. D'autant aussi que, se félicite Fernand Fehlen, «l'option d'un repli idenditaire n'existe pas pour le Grand-Duché», qui préfère un patriotisme bon enfant.
La question d'une nation est finalement très simple: qui doit-elle assimiler, qui doit-elle exclure? «Rester ce que nous sommes» en accueillant les autres invités à se plier aux us et coutumes du pays. Ainsi va la nation...
M.P.
Citoyenneté européenne
L'émergence de la citoyenneté européenne date du sommet de Paris de 1974. Finalement, l'arsenal des droits spécifiques à cette citoyenneté est entré dans l'ordre juridique communautaire avec le traité de Maastricht (1992). Qui stipule: «Est citoyen européen toute personne ayant la nationalité d'un Etat membre.»
Les juristes parlent d'une citoyenneté de «superposition» et non de «substitution», le citoyen européen conservant sa nationalité, comme le précise un autre article du traité: «La citoyenneté européenne complète la citoyenneté nationale et ne la remplace pas.»
Mais qu'apporte celle-ci? Par exemple, l'électorat (le droit de vote) et l'éligibilité aux élections municipales dans l'Etat de résidence. Idem pour le Parlement européen.
Le traité de Maastricht a induit, via la convention du Conseil de l'Europe et inspiré par la Convention européenne des droits de l'Homme, quelques conventions spécifiques visant à conférer des droits politiques aux étrangers. Huit Etats membres du Conseil de l'Europe accordent ainsi le droit de vote et l'éligibilité aux élections locales à tout résident étranger. Ainsi le Luxembourg, qui a accordé le droit de vote aux étrangers, communautaires ou non, aux élections municipales (2011), tandis que des associations comme l'Asti plaident pour l'étendue de ce droit à l'ensemble des scrutins.
En France, l'élection de François Hollande devrait conduire à l'ouverture de ce droit de vote (aux municipales), selon, comme partout d'ailleurs, des conditions de résidence et d'honorablité.
M. P.


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