Deshabillez-les!
L'exposition Degas, une mise à nu du peintre. Après Monet et Manet, le musée d'Orsay continue son cycle consacré aux maîtres du XIXe siècle. Bilduntertitel: Edgar Degas, «Deux femmes au bain», vers 1895, pastel sur papier contrecollé sur carton, 58 x 77 cm
Patrick Doue
L'exposition nous signale qu'Edgar Degas est tout d'abord un grand dessinateur, dans la lignée d'Ingres, Van Gogh et Rembrandt, avant d'être un peintre impressionniste. La précision des lignes dans Les jeunes filles spartiates provoquant des garçons (1863-1865) ou encore Scène de guerre au Moyen Age (1860-1862) sont la preuve que Degas a suivi l'enseignement d'Ingres qui lui disait: «Faites des lignes, jeune homme…, beaucoup de lignes, d'après nature et de mémoire. Et vous serez un bon artiste» (Mon ami Degas, Daniel Haléry).
Dans un entretien avec Martin Gayford publié dans le catalogue de l'exposition, Lucien Freud signale à propos du nu dans la peinture que «la notion de nu suppose une consciente intention artistique, tandis que le déshabillé a plus à voir avec la conformation réelle des personnes.»
Nous le voyons au fil du parcours, Degas s'est progressivement détaché de la peinture classique pour s'orienter vers une palette plus émotive, plus vivante qui capte les personnages dans le vif du réel. Par exemple dans Deux femmes aux bains (1895), le peintre exprime avant tout la «flamboyance» du pastel qui conquiert des surfaces plus importantes.
On ne peut pas vraiment parler de nu avec Degas. Dans ses tableaux, on a plus l'impression que les femmes se déshabillent, il y a toujours ce souci du mouvement, de personnages en action. C'est ce qui donne à ses peintures la chaleur du présent, ce quelque chose qui est en train de se dérouler là devant nous. Ce sentiment de découvrir une perpétuelle mise à nu est tout à fait excitant pour le visiteur.
Dessins en ligne
Dans Après le bain, femme s'essuyant (vers 1895), le style impressionniste donne l'illusion du mouvement, les traits de fusain appuient les gestes et multiplient les points de vue du visiteur. C'est la marque du peintre, le visiteur a l'impression de découvrir à travers ces «dessins en ligne», l'origine de la bande dessinée!
En découvrant la série des nus dans les maisons closes, on se rend compte que les scènes de bordels de Degas sont plus caustiques que celle de Toulouse-Lautrec. Les monotypes de Degas sur le thème de la prostitution sont franchement gais.
Par exemple Femme nue se coiffant (1879-1883) témoigne de la précision de Degas dans les cadrages, et de sa virtuosité dans le rendu des ambiances. C'est le style où il est maître, Van Gogh et Monet remportant les palmes du génie dans l'usage de la couleur et ne permettant pratiquement aucune visibilité aux autres impressionnistes.
Pas étonnant que Degas ait soutenu en 1906 que si c'était à refaire, «il referait tout en noir et blanc».
L'exposition revient également sur le rapport du peintre à la photographie qui n'était encore qu'une technique et qu'il a utilisée comme matériau de travail.
Georges Brassaï a publié en 1932 un livre photographique Paris de Nuit, dans lequel les corps de femmes ressemblent beaucoup aux poses dans les peintures de Degas.
En découvrant dans l'exposition les monotypes à l'encre comme Femme nue étendue sur un canapé (1879-188) ou bien Femme au Sofa (1877-1883), on comprend que Degas a finalement beaucoup influencé la photographie, l'inverse est beaucoup moins plausible.
On y retrouve également des sculptures datant de la période où le peintre perdait peu à peu la vue. La conversion de Degas à la sculpture liée à la nécessité de recourir au sens du toucher et au besoin de palper, sensibilise sur la fragilité de sa production. Les sculptures représentant la «fameuse danseuse», sculptée dans différentes postures chorégraphiques, témoignent de l'obsession du mouvement. En observant de loin les sculptures, le visiteur est presque frustré de ne pas pouvoir poser ses doigts sur les empreintes visibles des mains de Degas.
Musée d'Orsay, 1, rue de la Légion-d'honneur, 75007 Paris, «Degas et le nu», jusqu'au 1er juillet. Catalogue, 39,95 euros.


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