Cent ans de marginalisation
Le commissaire de police avait pris soin de photographier les traces de ce qui devait rester un acte de sauva
Le 26 janvier 1912, la répression d'une grève d'ouvriers italiens fait quatre morts à Differdange. Retour sur le seul conflit social réprimé dans le sang, son contexte et sa place dans la mémoire collective.
Le déroulement des faits
Ce matin du 26 janvier 1912, à 7.00h, 300 ouvriers italiens de l'usine de la Deutsch-Luxemburgische Bergwerks-und Hütten-AG à Differdange refusent de rejoindre leur poste de travail, celui du chargement du minerai et de la coke. La veille fut annoncée que 70 pfennig par quinzaine seraient désormais prélevés sur leur salaire pour alimenter une assurance vieillesse-invalidité. Ouvriers les plus démunis de l'usine, à côté des 1.000 Luxembourgeois et 400 Allemands (il y a 800 Italiens au total), ils décident de revendiquer au contraire une augmentation de 1 mark par jour.
Le directeur de l'usine accepte d'accueillir leurs représentants. Mais ces ouvriers refusent toute délégation de pouvoir.
Ils préfèrent alors partir défiler dans les rues de la commune, au son de l'accordéon, agitant le drapeau rouge et le drapeau luxembourgeois. A midi, devant l'usine, ils sont accueillis au portail par 18 gendarmes et 4 policiers. C'est l'heure où les familles apportent leur repas aux ouvriers.
Les grévistes les chahutent et poussent les forces de l'ordre à se retrancher derrière le portail. La police appelle son responsable, le bourgmestre, Emile Mark, à la rescousse. La direction de l'usine, elle, fait venir les pompiers et leurs lances à eau.
Les grévistes réagissent en lançant des pavés sur les forces de l'ordre puis forcent l'entrée du portail en tirant des coups de feu. Emile Mark donne l'ordre de tirer. Trois personnes sont mortellement touchées: un ouvrier non gréviste allemand, Jacob Rapedius 27 ans, l'enfant Walter Schmidt, 13 ans, et l'ouvrier italien et gréviste, Carmine Di Scipio, 21 ans. Un quatrième ouvrier, le Luxembourgeois Joseph Debortoli, mourra dans des conditions plus obscures, en fin d'après-midi, d'une balle vraisemblablement venue du camp des grévistes.
Une organisation anarchiste
Il a fallu attendre 2007 pour que la réalité de cette grève, jusqu'alors présentée comme sauvage et désordonnée, soit restituée. Dans un article publié dans Retour de Babel, l'historien Denis Scuto établit que cette grève est celle d'anarchistes, qui veulent se faire entendre au moyen d'une action directe et rejettent le cadre traditionnel de la représentation. Leur action n'était pas forcément destinée à être sanglante. «Il y a plutôt un enchaînement de faits, une escalade», explique aujourd'hui l'historien. L'enquête de police qui entend 30 témoins mais aucun gréviste, consultée par Denis Scuto, ne mentionne aucun policier blessé par balle. Mais sept leaders sont condamnés le 20 mars par le tribunal correctionnel «pour obstruction et résistance armée contre la police». On ne retrouvera ensuite plus trace de ces individus, tous issus de la région des Abruzzes.
«Un succès»
La grève ainsi menée est un des moyens d'action disponibles à cette époque. «A mon avis, les ouvriers font un bon calcul: ils sont nombreux, c'est une période de boom économique, ils sont en position de force. Les morts apportent un côté tragique mais à la base, c'est un mouvement salarial qui se solde par un succès.»
La direction accorde en effet trois jours plus tard trois marks par semaine, un mark pour une tournée de 24 heures et trois marks par mois en cas de bonne conduite.
La diffusion des idées anarchistes
En 1912, cela fait déjà vingt ans que les anarchistes font trembler l'ordre politique établi en Europe. «L'anarchisme incarne le péril social», résume Denis Scuto. Le milieu catholique prolonge contre cette pensée anticléricale la bataille qu'il mène contre le bloc des gauches, réunissant radicaux socialistes et libéraux.
«Tombé sous les balles du capitalisme»
Le journal catholique Luxemburger Wort piste sa diffusion dans le bassin minier. En janvier 1911, il rapporte à Differdange la venue d'un certain Nikolini, qui veut ouvrir une «école Ferrer». Durant les années précédant 1912, le pédagogue anarchiste, Francesco Ferrer, exécuté en 1909 en Espagne, est la grande référence du mouvement. En octobre 1911, les Italiens constituent la grande majorité du cortège de 800 personnes qui se réunit à Esch-sur-Alzette pour célébrer sa mémoire.
La question ouvrière
Le courant anarchiste national pourrait être incarné par Georges Droessaert, cordonnier differdangeois, fondateur en 1910 du premier et éphémère journal anarchiste du pays. Il est présent lors de la grève du 26 janvier et déclare lors des funérailles de Di Scipio, qu'il est «tombé sous les balles du capitalisme».
Droessaert participe aussi aux négociations avec la direction en tant que syndicaliste. Il est avec François Thilmany un des pionniers du syndicalisme dans la grande industrie, où ils s'appuient sur la structure du syndicat allemand, la Deutsche Metallarbeiter Verband pour mobiliser.
Tous deux sont des socialistes révolutionnaires, dissidents du parti social-démocrate qu'ils ont cofondé en 1903 pour se rapprocher des travailleurs. Toutefois, en 1912, le syndicat ne compte que 180 membres sur 15.000 ouvriers. Aucun Italien ne figure parmi ses cent membres à l'usine de Differdange. Le syndicalisme de masse n'apparaîtra qu'en 1916 et pèsera sur les rapports de force politiques.
La scène politique
«Ce syndicalisme ouvrier reproche aux socialistes d'être trop proches des libéraux et donc du patronat», rapporte Denis Scuto. En 1912, la polémique est concentrée sur la place de la religion. La lutte culmine alors avec l'adoption en juin de la loi scolaire qui dispense notamment les instituteurs de l'enseignement du catéchisme. «Il y a une société traversée par ces conflits et un monde qui change puisqu'on se dirige vers un monde structuré par des partis politiques», explique Denis Scuto.
«Une culture politique de la rue»
Après-guerre, «les catholiques s'imposeront dans leur attachement à la dynastie et sur l'indépendance du pays». En réaction à la menace d'intervention allemande, cette grève leur aura d'ailleurs permis de défendre cette indépendance.
Emile Mark
«Cette grève est tragique pour Emile Mark, constate l'historien. Ça n'augure en rien de ce qu'il fera après.» Bourgmestre depuis moins de deux semaines, Emile Mark sera par la suite défenseur des conditions de vie des ouvriers et des paysans pendant la guerre et même médiateur pendant la grève de 1921. Dès le lendemain de la grève, on l'entend dénoncer l'usage de la force, bien que la commune sera condamnée à indemniser la veuve de Jacob Rapedius. En 1922, il défendra encore l'idée que les tirs mortels ne venaient pas des forces de l'ordre, lors d'un échange au conseil communal avec... Droessaert.
«Il est aussi le radical typique en ce qui concerne le respect de la propriété et de l'ordre». En janvier 1914, devenu député, il évoquera à la Chambre «ces étrangers qui deviennent un danger pour la sécurité pour l'ordre et la morale dans les communes».
L'opinion publique
Alors qu'émerge, à côté du pays rural catholique, un pays à la fois urbain et industriel, naît «une classe moyenne salariée, et donc avec elle, une opinion publique». L'opinion publique est fortement influencée par les faits divers où sont mentionnées les nationalités. «Le meilleur exemple, explique Denis Scuto, est que ces arguments se retrouvent à la Chambre des députés, où sont prononcés en général des versions euphémisées de ce qui a court dans l'opinion publique.»
Le Wort rapporte de nombreux cas de faits divers impliquant des Italiens. Ses rédacteurs emploient des termes péjoratifs pour qualifier les Italiens («héros du revolver», «enfants bronzés du Sud», etc.) et leurs mœurs («union sauvage»). «L'immigration arrive dans l'espace public» et les immigrés deviennent des «boucs émissaires pour cette modernisation de la société».
Enjeux de mémoire
Sa présentation comme une «émeute» contre une mesure sociale, alors ainsi décrite par le Daily Mail, l'idée que les grévistes ont tué mais aussi le fait que la victime Debortoli soit présentée comme un Italien ont profondément brouillé le souvenir de la grève pour en faire un acte étranger à la société d'alors. Elle est restée une action désorganisée lors de sa réapparition dans l'histoire nationale durant les années 70. Finalement, explique l'historien, la grève «est davantage présente dans l'histoire nationale parce qu'il y a eu des morts.»
Pour cause, «pour qu'il y ait mémoire collective, il faut qu'il y ait des entrepreneurs de mémoire. Or, il n'y en a pas eu», poursuit-il avant de faire remarquer: «Il y a une mémoire collective du mouvement ouvrier mais ce n'est pas la même chose que la mémoire collective ouvrière.»
«Ce qui pose problème, c'est que beaucoup de ces ouvriers ne sont ni socialistes, ni communistes, mais anarchistes. Ce qui pose problème, c'est que la culture politique de ces ouvriers n'est pas celle des tables des négociations, mais celle de la rue avec ses grèves et ses manifestations», écrivait-il en 2007.
Jerome Quiqueret
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