Quinze ans de langue française
Sa place et son évolution en tant que langue véhiculaire commune au Luxembourg
A l'occasion de ses 15 ans, «Le Jeudi» évoquera, tout au long de l'été, les grands sujets qui ont fait sa «une» à plusieurs reprises.
La langue française en fait partie.
Pour son premier numéro, le 17 avril 1997, Le Jeudi consacrait naturellement sa «une» à la langue française, en particulier au français en tant que moyen de communication entre les Luxembourgeois et les non-Luxembourgeois qui vivent «dans ce beau pays», pour reprendre les termes de l'auteur de l'article en question, Jean Lebon.
Pour ce faire, un sondage réalisé en collaboration avec l'Ilres – devenu depuis TNS Ilres – était largement commenté en pages intérieures.
On y apprenait que le français était alors la langue de cohabitation. 79% des Luxembourgeois et 58% des étrangers l'utilisaient pour communiquer.
Une chance pour le pays, rappelle Jean Lebon: «Si les 280.000 Luxembourgeois, les 140.000 non-Luxembourgeois résidents et les 65.000 frontaliers quotidiens n'avaient pas, presque tous, la possibilité de s'exprimer dans une langue commune (le français, dans ce cas), les problèmes de communication ralentiraient la vie économique tout en compliquant les relations sociales et individuelles.»
Cela dit, si Le Jeudi en tant que journal en français se réjouit alors de l'importance de cette langue dans les échanges, il rappelle également aux frontaliers qu'il serait aussi judicieux pour eux de faire un effort pour apprendre le luxembourgeois.
Un sentiment d'ailleurs partagé par les Luxembourgeois. 77% d'entre eux répondaient à la question «Pourquoi le contact entre Luxembourgeois et étrangers est-il plus difficile?» que c'était dû au fait que les étrangers ne connaissent pas assez la langue luxembourgeoise.
Mais près d'un Luxembourgeois sur deux (respectivement 45 et 46%) précisait aussi que les difficultés de contacts résidaient dans des modes de vie et des façons de penser différents.
Mais cela n'empêchait pas les rapports amicaux: 57% des Luxembourgeois déclaraient entretenir de tels rapports avec des étrangers, et ces derniers étaient 68% à dire avoir des rapports réguliers et amicaux avec des Luxembourgeois.
Parmi les étrangers et malgré la prédominance du français, ce ne sont pas les Français qui étaient jugés par les Luxembourgeois comme ayant le contact le plus facile, mais les Italiens.
Pas une surprise pour Jean Lebon, rappelant que les Italiens sont «établis depuis deux, trois, voire quatre générations au Luxembourg».
Un peu plus luxembourgeois que les autres étrangers arrivés plus récemment, en somme, et qui manient peut-être plus aisément le français (voire le luxembourgeois) que les Portugais, avec qui les Luxembourgeois disent alors avoir les contacts les «plus difficiles».
2007: avec le luxembourgeois
Si, en 1997, 79% des Luxembourgeois déclaraient utiliser le français pour s'adresser aux étrangers, ils ne sont plus que 54% à le faire dix ans plus tard, révèle le sondage TNS-Ilres paru dans Le Jeudi en avril 2007.
Ils n'étaient que 15% à opter pour le luxembourgeois, ils sont désormais 75% à le privilégier. Et l'allemand, qui n'était utilisé que par 2% des Luxembourgeois, l'est désormais à hauteur de 43%.
Si la langue française reste celle de l'intégration, notamment parce qu'elle reste prédominante dans la vie sociale et au travail, le luxembourgeois devient donc la langue à connaître en priorité pour 59% des sondés.
Paradoxal? Non, car, en dix ans, le Luxembourg a continué à accueillir de nombreux travailleurs étrangers et des milliers de frontaliers, notamment lorrains. La langue française, également parlée par les Luxembourgeois, continue donc à jouer son rôle de dénominateur commun.
Mais face à l'évolution démographique, il est logique que les Luxembourgeois revendiquent plus fortement leur attachement à la langue luxembourgeoise. Et ce sont d'ailleurs les personnes les plus âgées et les plus jeunes sondés (les 15-24 ans) qui défendent le plus volontiers la langue de Dicks.
Les langues et leur enseignement sont alors au cœur du débat; le sondage s'accompagne d'ailleurs à l'époque de quelques pages évoquant la pertinence, ou non, d'une réforme du système scolaire. Les avis divergent fortement selon la nationalité des personnes interrogées.
Evoquée par Jean Lebon en 1997 au vu de certaines réponses mettant en évidence que Luxembourgeois et non-Luxembourgeois ont parfois du mal à échanger entre eux (43% des Luxembourgeois disent que les étrangers sont plutôt réservés et 32% des étrangers disent de même à propos des Luxembourgeois), la crainte de voir la société se cloisonner ne s'est pas confirmée avec le temps.
Au contraire, en 2007, 87% des Luxembourgeois jugent «faciles» les relations avec les étrangers (87%), qui confirment à 94% que la cohabitation avec les nationaux et les résidents ne pose pas de difficultés.
2012: le français, une langue étrangère?
Cinq ans plus tard, en mars 2012, Le Jeudi consacre une fois encore sa «une» à la place de la langue française au Grand-Duché. Sa place est une fois encore confirmée voire confortée. «Au travail, dans les commerces, dans les cafés, jusque dans la littérature. Le français est partout. D'une langue de l'élite, il est devenu la langue de communication par excellence», écrit Olivier Tasch dans l'enquête qu'il lui consacre.
Il met notamment en exergue le fait que même les cours de français des affaires affichent complet malgré l'omniprésence de l'anglais. Une bonne nouvelle pour les francophones et les francophiles mais qui dénote aussi un malaise. Si le français est quantitativement présent (96% de la population le parle, selon l'étude Baleine bis de 2009, citée dans l'article), le besoin grandissant de se mettre à niveau dans la langue de Voltaire confirme aussi que sur le plan qualitatif il perd des points. Notamment car les jeunes Luxembourgeois ne voient plus trop l'intérêt de le maîtriser parfaitement.
Pourquoi? Parce que, dans la continuité de ce qui se dessinait en 2007, le luxembourgeois a continué à prendre de l'ampleur, mais aussi car la France a perdu de sa «superbe» aux yeux de la jeune génération, qui lorgne plus volontiers vers l'anglais, voire l'allemand, deux langues plus facilement assimilables pour un Luxembourgeois. Bref, pour les jeunes, le français deviendrait donc une langue étrangère. Ce n'est pas le cas pour l'école, pour qui il est aujourd'hui encore considéré comme une langue «seconde», qui fait partie intégrante de l'ADN du Grand-Duché. Comme en fait partie le multilinguisme, qui est un énorme atout pour le pays sur le plan économique mais également social.
«La capacité d'expliquer, de comprendre, de se comprendre, ne serait-elle pas à la base du miracle qu'est pour beaucoup d'observateurs étrangers la paisible cohabitation entre Luxembourgeois et non-Luxembourgeois?» s'interrogeait Jean Lebon dans le premier numéro du Jeudi.
Et cela alors que le pays compte aujourd'hui 290.500 Luxembourgeois et 221.300 résidents étrangers. S'y ajoutent un peu plus de 150.000 frontaliers.
Cela dit, si le français perd un jour du terrain, les étrangers et les frontaliers s'initieront peut-être aussi plus volontiers aux subtilités du luxembourgeois, histoire de ne pas rompre un dialogue que la crise a certainement fragilisé. Mais c'est un autre débat...
Fabrice Barbian


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